Angleterre : Juifs visibles, Juifs invisibles
Golders Green, l’antisémitisme ambiant et ce que notre expérience vaut
Le 29 avril 2026, un homme armé d'un couteau attaquait des passants dans la partie la plus haredi de Golders Green, quartier juif du nord de Londres. Le sociologue britannique Keith Kahn-Harris (auteur dans K., où il avait publié, en juillet 2025, « Pourquoi les juifs devraient-ils servir à quelque chose ? ») réagissait les jours suivants sur sa newsletter Substack (It doesn't matter how scared I am). Le texte qu'il nous livre ici en constitue la forme développée et approfondie. À partir d'un constat en apparence géographique – pourquoi l'assaillant a-t-il choisi cette partie de Golders Green plutôt qu'une autre ? –, il déploie une analyse de la distinction entre Juifs visibles et Juifs invisibles, et de ce que le concept d'antisémitisme ambiant révèle de la manière dont les Juifs, au-delà de leur exposition réelle au danger, font l'expérience commune de la peur.
Le 29 avril à Golders Green
On ne saurait s’étonner qu’Essa Suleiman ait choisi Golders Green pour perpétrer son agression antisémite, le 29 avril 2026. Ce quartier du nord de Londres est réputé pour sa population juive, ses regroupements de commerces et de cafés juifs, ses synagogues et ses autres institutions communautaires. Les victimes potentielles ne manquaient pas et, avec le recul, il tient presque du miracle que Suleiman n’ait poignardé que deux hommes et qu’aucun n’ait succombé. L’accès à sa prochaine cible, un marchand de fruits et légumes, lui fut barré par les occupants du magasin qui s’y barricadèrent. Il fut ensuite appréhendé par la police, aidée de Shomrim1, et est actuellement en attente de jugement pour des chefs d’accusation de terrorisme.
Les répercussions de l’attaque du 29 avril continuent de se faire sentir au Royaume-Uni. Le Premier ministre Keir Starmer, très fragilisé politiquement, annonça rapidement augmenter le budget pour la sécurité, mais fut hué lors de sa visite sur les lieux par une partie des résidents juifs du quartier. La députée locale, Sarah Sackman, elle-même juive et ministre du gouvernement Starmer, reçut également un accueil glacial. Zack Polanski, chef du Parti vert et lui-même juif, se trouva en difficulté après avoir mis en cause ce qu’il considérait comme le comportement excessif de la police lors de l’interpellation de Suleiman. À l’opposé, Nigel Farage, du parti d’extrême droite Reform2 en plein essor, sut tirer profit de ses condamnations sans équivoque et de sa visite remarquée sur les lieux. À la grande manifestation organisée devant le 10 Downing Street le 10 mai, un ministre travailliste fut accueilli froidement tandis qu’un élu de Reform l’était chaleureusement.
À cette intense réaction politique s’ajouta le fait que l’attentat fit les gros titres au Royaume-Uni et au-delà. Il suscita une vive controverse sur ce que Starmer aurait dû faire, la presse de droite ne le ménageant pas pour sa prétendue inertie. On ne sait pas si les résultats désastreux du Parti travailliste aux élections locales de mai ont été en quoi que ce soit liés aux critiques adressées au gouvernement Starmer sur sa gestion de l’antisémitisme, mais cela n’a certainement pas aidé.
L’ampleur de la couverture médiatique et des polémiques suscitées par l’attaque de Golders Green tient moins à sa gravité intrinsèque — après tout, lors du dernier Yom Kippour, deux personnes étaient mortes lors d’une attaque contre une synagogue à Manchester — qu’au fait qu’elle est apparue comme une escalade après plusieurs semaines d’incidents antisémites. Ceux-ci comprenaient des tentatives d’incendie contre plusieurs synagogues et l’embrasement en mars de quatre ambulances de Hatzola3 à proximité immédiate du site de l’attentat d’avril à Golders Green. Des sources bien informées évoquent l’hypothèse que plusieurs de ces attaques auraient pu être « commanditées » à de petits délinquants locaux par des groupes mandataires liés à l’Iran opérant en ligne.
La géographie d’un quartier juif
Étant donné l’attention intense que suscite l’antisémitisme au Royaume-Uni en ce moment, il peut sembler étrange de souligner que l’un des aspects les plus frappants de l’attaque de Golders Green n’a guère été discuté : Essa Suleiman ne s’est pas seulement rendu à Golders Green, il a choisi une partie précise du quartier. Ce choix — qui a peut-être été opéré par quelqu’un d’autre, mais nous n’avons pour l’heure aucune preuve en ce sens — nous révèle quelque chose sur les antisémites, mais aussi sur la manière dont les Juifs réagissent à l’antisémitisme.
Golders Green est traversé par deux artères principales : Golders Green Road et Finchley Road, dont un tronçon est aussi connu sous le nom de Temple Fortune4. Les deux routes se rejoignent à un carrefour marqué par une tour de l’horloge, juste en face de la station de métro et du terminus d’autobus de Golders Green. Elles se terminent chacune à deux intersections distinctes de la North Circular Road, l’un des principaux axes de la capitale.
Le Premier ministre Keir Starmer, très fragilisé politiquement, annonça rapidement augmenter le budget pour la sécurité, mais fut hué lors de sa visite sur les lieux par une partie des résidents juifs du quartier.
Aux abords de leur convergence, Golders Green Road et Finchley Road présentent un caractère assez similaire. Les regroupements de boutiques et de cafés, dont beaucoup appartiennent à des enseignes connues, attirent une clientèle mêlée qui comprend des Juifs (en grande majorité non haredim) et des non-juifs. Cette dernière population est très diverse, comme dans la plupart des quartiers londoniens. Golders Green est moins célèbre pour ses populations iranienne, japonaise et coréenne que pour sa communauté juive, mais elles n’en constituent pas moins une présence significative.
Plus on s’éloigne de ce carrefour, plus Golders Green Road et Finchley Road divergent sociologiquement. En remontant vers le nord, après avoir dépassé quelques habitations et l’embranchement vers un cimetière juif, Finchley Road devient Temple Fortune. La population de ce sous-quartier comprend des Juifs de toutes origines, avec une forte représentation de Juifs de la classe moyenne aisée, dont certains sont orthodoxes modernes, mais peu sont haredim. Les commerces le reflètent : on y trouve certes des épiceries et des cafés casher, mais ils voisinent avec des enseignes de tous niveaux de gamme.
Temple Fortune est dominé par un type de Juif du nord de Londres que les autres Juifs du nord de Londres reconnaissent au premier coup d’œil, mais qui est beaucoup plus difficile à identifier pour quiconque vient de l’extérieur. En revanche, plus on descend Golders Green Road, plus le caractère orthodoxe et haredi du quartier s’affirme. Vers le haut de la rue, on trouve des enseignes comme KFC, Costa Coffee et quelques banques. Plus bas s’étend un dense regroupement de restaurants et de cafés casher. Ensuite, à chaque pas vers l’aval, le quartier se fait plus haredi. On passe devant des shtiebels5, des boucheries glatt casher6, des supermarchés et, juste avant la North Circular, une impressionnante synagogue Sadigura7 de construction récente.
C’est à cette extrémité de Golders Green Road qu’Essa Suleiman a choisi de perpétrer son attaque. Il y a tout lieu de penser qu’il avait soigneusement sélectionné l’endroit, ou que quelqu’un l’avait fait pour lui. S’il avait simplement su que Golders Green était peuplé de Juifs, il serait vraisemblablement descendu au terminus du métro de Golders Green. Or, c’est à la station de Brent Cross8 qu’il est sorti, un arrêt plus loin et bien plus proche de l’extrémité haredi du quartier. Manifestement, ni Temple Fortune ni le carrefour diversifié à la tour de l’horloge n’étaient suffisamment « juives ».
La visibilité comme piège
Si j’ai pris le soin de décrire longuement la géographie juive de Golders Green, c’est en partie parce qu’elle confirme ce que l’on sait depuis longtemps : les Juifs dont l’apparence correspond le plus visiblement au stéréotype sont souvent en première ligne des agressions antisémites. Pour les Juifs, être visible est souvent un piège. Cela vaut aussi pour les bâtiments et les événements à caractère juif ostensible. La Finchley Reform Synagogue, visée par une tentative d’incendie plus tôt en avril, aurait peut-être été une cible moins attrayante si les auteurs avaient remarqué l’invisibilité peu satisfaisante de ses fidèles. La nuit, elle ressemblait à une synagogue orthodoxe — et, ironie du sort, elle était plus visible que les shtiebels discrets que fréquentent la plupart des haredim.
Les Juifs dont l’apparence correspond le plus visiblement au stéréotype sont souvent en première ligne des agressions antisémites. Pour les Juifs, être visible est souvent un piège.
Il suffit d’un effort minimal d’imagination pour étendre ses cibles au-delà des Juifs les plus ostensiblement reconnaissables. Or, en ce moment, cet effort semble rarement consenti. Peut-être les cibles invisibles sont-elles moins satisfaisantes. Lorsque de telles cibles sont néanmoins retenues, c’est peut-être le signe d’une compétence accrue et, partant, d’une menace d’autant plus sérieuse. Le Sternberg Centre9 est l’une de ces cibles : ce site du nord de Londres abrite une école primaire juive, une synagogue masorti¹⁴, le siège du mouvement du judaïsme progressiste et le Leo Baeck College10 (le séminaire rabbinique où j’enseigne). Entouré d’un haut mur, on y voit certes entrer et sortir des hommes et des femmes portant la kippa, mais presque jamais les Juifs à chapeau noir et barbe, ultra-reconnaissables. En mars 2026, il fut révélé en audience que deux hommes liés à l’Iran avaient mené une surveillance du Sternberg Centre ainsi que d’autres sites communautaires juifs. Un État-nation a les moyens de viser au-delà des cibles juives les plus évidentes.
Quand l’invisibilité ne protège plus
Si, du point de vue de l’évaluation des risques et des mesures de sécurité, la visibilité est une variable essentielle, elle ne change à certains égards absolument rien. Il est frappant de constater à quel point les Juifs invisibles se sont sentis personnellement menacés par l’attaque de Golders Green, au même titre que les Juifs visibles. Certes, l’inquiétude montait depuis plusieurs semaines déjà, à mesure que se multipliaient les actes de vandalisme et les incendies ; mais les coups de couteau du 29 avril ont semblé constituer le moment où l’antisémitisme est devenu perçu comme une véritable crise. Mes réseaux sociaux débordaient de Juifs britanniques exprimant leur colère et leur peur, des synagogues et d’autres organisations juives organisaient des réunions d’urgence et des élus se précipitaient pour témoigner de leur solidarité. Si l’attaque du 29 avril a physiquement visé un quartier à forte identité juive, les Juifs haredim ou même orthodoxes modernes étaient rarement le visage public de l’événement dans les médias et sur la scène politique — encore que le grand rabbin Mirvis11 ait été très présent dans les jours qui ont suivi, et que sa barbe ait peut-être conduit certains à le prendre pour un Juif haredi.
Quels que soient les contours que les Juifs donnent à l’idée de peuple juif, ces contours sont généralement étirés à leur maximum quand les Juifs envisagent la menace que représente l’antisémitisme pour eux.
Une conclusion que l’on peut tirer de la réaction juive à l’attaque du 29 avril et à ses précédents, c’est que la plupart des Juifs ne tiennent pas compte de leur degré de visibilité lorsqu’ils traitent et vivent l’antisémitisme. Pour les Juifs dont l’apparence n’est pas stéréotypiquement juive et qui ne fréquentent pas beaucoup les bâtiments ostensiblement juifs, savoir que les antisémites violents ne pensent pas à eux quand ils cherchent des cibles n’est que rarement un soulagement. Quels que soient les contours que les Juifs donnent à l’idée de peuple juif, ces contours sont généralement étirés à leur maximum quand les Juifs envisagent la menace que représente l’antisémitisme pour eux.
Il est sensé, pour les Juifs, de ne pas supposer que l’invisibilité les sauvera. Faire fond sur la médiocrité du renseignement et le manque d’imagination des antisémites violents est un pari bien fragile. Mais les raisons pour lesquelles la distinction entre Juifs visibles et Juifs invisibles s’efface lorsque les Juifs s’inquiètent de l’antisémitisme tiennent aussi à une source différente du sentiment d’insécurité et des liens du peuple juif. Il se passe quelque chose d’autre qui mérite d’être analysé et qui touche au cœur de l’un des aspects les plus significatifs de la manière dont les Juifs ont répondu à l’antisémitisme ces dernières années — ou du moins dont les Juifs invisibles y ont répondu.

L’antisémitisme ambiant
Au cours des derniers mois, j’ai travaillé sur deux projets de recherche qualitative explorant les expériences de l’antisémitisme vécues par des Juifs dans deux pays européens. Si l’on ne peut pas dire de tous les répondants qu’ils vivaient dans la peur, beaucoup affirmaient être inquiets. Et même ceux qui l’étaient le moins voyaient souvent l’antisémitisme d’aujourd’hui comme omniprésent et menaçant. Fait notable : si certains répondants avaient des histoires horribles à raconter, avec des agressions et des intimidations antisémites qui les visaient personnellement, ce n’était pas la norme. Il était courant d’introduire les déclarations sur l’omniprésence de l’antisémitisme par la réserve que l’on n’avait soi-même jamais été directement menacé.
Seule une petite minorité des répondants de ces deux projets de recherche étaient visiblement juifs. La plupart pouvaient donc souvent vivre quotidiennement sans subir aucun antisémitisme, et ils ne se sentaient généralement pas directement victimes de discrimination. Beaucoup ne révélaient tout simplement pas aux gens qu’ils étaient juifs. Pourtant, la protection que pouvait leur conférer l’invisibilité ne leur apportait guère de réconfort. Ceux qui avaient été plus visibles ne voulaient pas se dissimuler, et ceux qui avaient toujours été invisibles étaient indignés par la pression à le rester. L’invisibilité forcée est vécue aussi directement que n’importe quelle agression antisémite.
Un concept utile pour comprendre ce type d’expérience juive est celui d’antisémitisme ambiant, développé notamment par Jonathan Boyd, mon collègue de l’Institute of Jewish Policy Research13. L’antisémitisme ambiant désigne l’antisémitisme que les Juifs perçoivent autour d’eux, l’« environnement » dans lequel se produit la haine des Juifs. On comprend aisément pourquoi l’antisémitisme ambiant peut sembler écrasant pour les Juifs aujourd’hui. L’omniprésence des médias, y compris des réseaux sociaux, fait qu’il est difficile d’échapper au flux constant d’histoires sur le dernier incident antisémite. La démocratisation de la parole sur les réseaux sociaux rend incessante la confrontation aux discours de l’autre. Sur ce fond, l’antisémitisme peut sembler partout, une présence inlassable qui pénètre dans la sphère privée. Cet effacement de la frontière entre espace public et espace privé brouille aussi la frontière entre visibilité et invisibilité. On peut être invisiblement juif dans la rue et très visible en s’exprimant sur les réseaux sociaux depuis chez soi.
Ceux qui avaient été plus visibles ne voulaient pas se dissimuler, et ceux qui avaient toujours été invisibles étaient indignés par la pression à le rester. L’invisibilité forcée est vécue aussi directement que n’importe quelle agression antisémite.
L’antisémitisme ambiant rend aussi l’évaluation personnelle des risques beaucoup plus difficile. Si l’antisémitisme est partout et peut être vécu aussi intensément en privé qu’en public, il est facile de sombrer dans le désespoir et de se sentir en permanence dans la ligne de mire. N’oublions pas que pour certains antisémites, tous les Juifs partout sont en permanence des cibles — en personne ou en ligne. L’antisémitisme ambiant offre aux antisémites une opportunité en or : en quelques semaines au Royaume-Uni, une poignée d’incidents non mortels ont suffi à plonger de nombreux Juifs dans un état de peur. L’antisémitisme ambiant est un antisémitisme amplifié.
Il serait très facile de pointer les peurs des Juifs britanniques aujourd’hui et de les juger disproportionnées par rapport au danger réel. Certes, les discours sur l’antisémitisme peuvent parfois manquer de mesure, et les références juives aux années 1930 sont difficiles à justifier. On peut aussi constater une nette résistance à prendre en compte les différences très réelles de risque entre Juifs visibles et Juifs invisibles. Le problème est que contester les perceptions juives du risque peut être vécu comme de l’antisémitisme en soi, quelles qu’en soient les intentions. Certes, le refus, dans des pans entiers de la gauche, d’admettre l’antisémitisme en leur sein peut parfois produire un discours antisémite qui, dans le meilleur des cas, voit les Juifs comme des hystériques manipulés par Israël et ses affidés à des fins cyniques.
Dans la recherche qualitative que j’ai mentionnée, de nombreux répondants étaient profondément affectés par le fait que leurs peurs soient constamment minimisées ou ignorées. La peur de l’antisémitisme n’est pas simplement inoculée et attisée par les dirigeants communautaires et les politiciens cyniques. Mais il est vrai aussi que les perceptions juives de l’antisémitisme ambiant peuvent rendre les Juifs vulnérables à la manipulation de ceux qui prétendent les « entendre ». Le propre passé antisémite de Nigel Farage est commodément occulté par certains Juifs qui entendent dans ses mots le type de réponse pleine et entière à l’antisémitisme qui valide leurs peurs et leurs attentes les plus extrêmes.
Ce que vaut mon expérience
L’antisémitisme ambiant soulève des questions fondamentales sur la nature de l’expérience et sur l’autorité qu’il convient ou non de lui accorder. C’est, je dois l’avouer, l’une des questions avec lesquelles je me débats depuis plusieurs semaines. La vérité, c’est que je ne vis pas dans la peur en ce moment. Je travaille pour deux organisations juives, je vais régulièrement à la synagogue et je fréquente des quartiers juifs. Je suis indubitablement choqué et bouleversé. Je suis certainement beaucoup plus conscient des risques et je me prépare au pire qui pourrait survenir. Mais apeuré ? Pas vraiment. Cela pourrait changer demain ou dans l’heure. Mais pas en ce moment précis.
Je suis quelqu’un qui vit dans la peur une grande partie du temps. Je suis terrifié à l’idée d’un avenir de politique autoritaire, de dérèglement climatique et de chaos économique. En ce qui concerne ma vie juive, je suis calme, lucide et concentré sur une évaluation rationnelle des risques. Il m’arrive peut-être parfois de sous-estimer ces risques, mais, franchement, je suis déterminé à ne pas changer de comportement quoi qu’il arrive. Je ne reviendrais pas sur ma position, qui consiste à accepter les risques que comporte le fait de vivre une vie juive ouvertement assumée, s’il le faut.
Ce que j’ai fini par comprendre, cependant, c’est que mon expérience personnelle de l’antisémitisme n’a finalement guère d’importance. Ma propre évaluation du risque n’a pas de pertinence particulière, parce qu’elle n’invalide pas les peurs des Juifs plus apeurés que moi. Il ne serait pas raisonnable de ma part d’attendre que les décideurs — au sein de la communauté juive et en dehors — répondent à l’antisémitisme d’une manière qui valide mes propres perceptions.
Nous vivons à une époque où chacun dispose d’une tribune, où l’expérience peut s’exprimer, haut, fort et à répétition. Cela pose des problèmes insolubles lorsque l’expérience est traitée comme le fondement de l’action politique.
Beaucoup de Juifs britanniques ont peur aujourd’hui, et ils ont besoin d’une réponse à l’antisémitisme qui reconnaisse ces peurs et cherche à les prendre en compte. Cette réponse peut ou non faire écho à ce que je ressens. Peu importe. Ma propre évaluation des risques n’apaisera les peurs de personne. Si l’on cherche à répondre aux peurs, dire « moi, je n’ai pas peur, tout ira bien » n’est d’aucune utilité. Et quand est-ce que dire « calmez-vous » a jamais calmé quelqu’un ? Étant moi-même une personne anxieuse, cela ne m’a certainement jamais aidé à me calmer.
Je ne dis pas que parler de ma propre expérience amoindrit nécessairement à l’expérience des autres ; simplement, elle ne l’annule pas, ni ne constitue un droit de veto sur le type de réponses politiques qui s’imposent. Cela ne signifie pas que l’expérience la plus apeurée de l’antisémitisme devrait nécessairement avoir la priorité absolue, mais cela signifie par contre qu’une réponse politique à l’antisémitisme qui ne tient pas sérieusement compte des Juifs qui en souffrent le plus ne pourra jamais pleinement réussir.
Nous vivons à une époque où chacun dispose d’une tribune, où l’expérience peut s’exprimer, haut, fort et à répétition. Cela pose des problèmes insolubles lorsque l’expérience est traitée comme le fondement de l’action politique. Et si nous trouvions une façon d’écouter l’autre qui prenne l’expérience au sérieux, sans en faire pour autant la seule source de vérité au monde ? Que se passerait-il si nous écoutions les Juifs — de tout l’éventail politique — sur l’antisémitisme, tout en reconnaissant qu’aucun Juif ne peut raisonnablement espérer façonner le monde selon ses propres expériences ? Et que se passerait-il si nous accordions une priorité particulière à l’écoute de ceux qui souffrent le plus ?
En définitive, les événements des dernières semaines ont montré que les catégories de Juifs visibles et de Juifs invisibles peuvent compter beaucoup pour les antisémites en quête de cibles, et qu’elles comptent en termes d’évaluation de l’exposition relative des Juifs au risque. Mais la distinction importe bien moins quand on s’intéresse à ceux des Juifs qui vivent l’antisémitisme avec le plus d’intensité. L’attaque du 29 avril a certes eu lieu physiquement dans la partie haredi de Golders Green, mais ses répercussions se sont propagées bien au-delà. C’est un rappel sombre que même l’antisémite le plus ignorant peut menacer des Juifs dont il ignore jusqu’à l’existence.
- Service de sécurité bénévole de la communauté juive orthodoxe, présent dans plusieurs pays. Son nom signifie « gardiens » en hébreu. ↩︎
- Parti d’extrême droite fondé et dirigé par Nigel Farage, en forte progression électorale depuis 2023. ↩︎
- Service d’urgence médicale bénévole de la communauté juive, présent dans plusieurs pays. Son nom signifie « sauvetage » en hébreu. ↩︎
- Sous-quartier situé dans la continuité nord de Golders Green, à forte représentation juive de classe moyenne. ↩︎
- Petite salle de prière informelle, souvent aménagée dans un appartement ou un local discret, caractéristique des milieux haredim et hassidiques. ↩︎
- Viande répondant aux normes casher les plus strictes (glatt signifie « lisse », en référence aux poumons de l’animal). Par extension, commerces où ces normes sont scrupuleusement respectées. ↩︎
- La dynasty hassidique de Sadigura est originaire de Sadagura (aujourd’hui Sadhora, Ukraine). Elle possède plusieurs communautés dans la diaspora, dont une à Londres. ↩︎
- Station de métro londonienne (ligne Northern), un arrêt au-delà de Golders Green en direction du sud, plus proche de la partie haredi du quartier. ↩︎
- Complexe communautaire juif situé à Finchley (nord de Londres), abritant notamment le Mouvement masorti, le Leo Baeck College et Reform Judaism UK. ↩︎
- Séminaire rabbinique libéral fondé à Londres en 1956, qui forme les rabbins des mouvements progressistes (réformés et libéraux) en Europe. Il porte le nom du grand rabbin libéral allemand Leo Baeck (1873–1956). ↩︎
- Ephraim Mirvis, grand rabbin du Commonwealth depuis 2013, figure de l’orthodoxie modérée (Modern Orthodox). ↩︎
- Organisation de recherche indépendante basée à Londres, spécialisée dans l’étude de la vie juive et de l’antisémitisme en Europe. Jonathan Boyd en est le directeur. Voir son entretien dans K. ↩︎