Les Juifs, créanciers d’un Occident disparu
Dans Alentours du nom juif, Jean-Claude Milner analyse la rupture avec l’ordre moral et politique de l’après-Shoah. Bonnes feuilles
Alentours du nom juif, qui paraît chez Verdier, poursuit l’interrogation menée par Jean-Claude Milner sur l’affirmation juive et les forces qui cherchent à l’effacer. S’interrogeant notamment sur ce qu’il reste de la dette que l’Occident avait reconnue envers les Juifs après la Shoah, Milner soutient qu’elle s’est éteinte et livre un diagnostic radical sur la rupture d’un ordre politique et moral hérité de 1945. Selon lui, « l’anti-antisémitisme », qui constituait le dernier reste de de la dette post-Shoah, a perdu son évidence. Il en conclut, sombrement, que le nom juif est de nouveau menacé. Bonnes feuilles.
Introduction :
Depuis Les Penchants criminels de l’Europe démocratique (2003), Jean-Claude Milner interroge la persistance de la haine antijuive au cœur même des promesses européennes d’émancipation. Dans ce livre, qui a compté pour beaucoup de lecteurs, sa thèse était radicale : en traitant l’existence juive comme un « problème » à résoudre définitivement, l’Europe a développé une logique d’effacement dont le nazisme ne peut être tenu pour un accident extérieur à l’histoire de l’occident. Milner examinait alors ce qui, de cette logique, demeurait à l’œuvre dans l’Europe démocratique. Le Juif de savoir (2006), puis L’Arrogance du présent (2009), ont poursuivi cette enquête du côté du savoir d’une part (qu’a représenté l’idée du savoir universel pour les Juifs européens ?) et de l’engagement révolutionnaire, de l’autre. Y revenant notamment sur sa propre expérience maoïste, Milner interrogeait ce que des Juifs avait cherché dans la Révolution. Alentours du nom juif reprend des questions qui traversent ces trois livres à travers des textes écrits sur près de vingt ans (y compris dans K.), dont plusieurs ont été remaniés ou prolongés. Deux figures y occupent une place décisive : Benny Lévy, dont le parcours ouvre une réflexion sur l’étude et la transmission ; Claude Lanzmann, dont les films ont transformé, pour Milner, la connaissance de la destruction des Juifs d’Europe. Leurs présences donnent au recueil une dimension personnelle, parce que la rencontre avec ces deux hommes lui ont permis d’affirmer un nom longtemps demeuré silencieux dans sa propre histoire familiale. La postface dont est tiré l’extrait publié par K. cette semaine donne une coda bien sombre à l’ensemble de son corpus juif. Milner y revient sur le sens de ses avertissements depuis 2003. Il reprochait alors aux pays occidentaux de se réclamer de la mémoire de la Shoah tout en manquant aux obligations qu’ils en avaient tirées : combattre l’antisémitisme et garantir l’existence d’Israël. Mais leur rappeler ces engagements supposait qu’ils se reconnaissent encore une responsabilité particulière envers les Juifs. Selon lui, ce n’est plus le cas. La fracture entre l’Europe et les États-Unis, le 7 octobre et la guerre à Gaza auraient achevé cette rupture. Son diagnostic change donc de portée : il ne dénonce plus seulement des engagements trahis, mais affirme que les raisons mêmes de les tenir ont cessé de s’imposer. C’est ce basculement qui donne à la conclusion du livre sa gravité. – La rédaction
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Confrontée à son propre bilan, l’Europe de l’Ouest, dans sa partie continentale, reconnut [après 1945] qu’elle avait contracté une dette envers le nom juif. La destruction des Juifs, le fait brut qu’elle ait eu lieu, le détail de ses modalités, le nombre de ses victimes – l’ensemble de ces données faisait vaciller les valeurs que le nom européen était censé résumer. L’ironie de l’histoire voulait qu’on n’ait pas cessé de les commenter, durant la courte paix qui s’acheva en 1939. Les charniers de la Première guerre les avaient mises en cause une première fois; on s’était épuisé à les restaurer, sans avoir à trop les modifier. Le souvenir de ces discussions contrastait douloureusement avec la réalité des actes.
Pour sauver l’essentiel, il fallait donc aller au-delà de la tentative antérieure. La restauration des valeurs ne pouvait plus se contenter d’énumérer quelques principes ; elle appelait des mesures pragmatiques et des résultats tangibles, touchant l’ordre du monde. Sur ce point, Juifs et non-Juifs, intellectuels et politiques tombaient d’accord, quitte à ne pas toujours s’entendre sur la liste et la hiérarchie des valeurs elles-mêmes.
Or, la restauration nouvelle ne pouvait s’accomplir sans un rappel incessant de ce qui la rendait nécessaire. Ne jamais oublier ce qui avait eu lieu, afin d’en mieux empêcher la répétition ; pour ne pas oublier, ne pas hésiter à rappeler le passé : tel était le programme. Dans cette perspective, les camps de la mort et les chambres à gaz déterminaient le point de fuite. La pensée ne devait jamais les négliger dans ses réflexions ; la politique ne devait jamais les omettre dans ses calculs. Sur ce fondement, se construisit un système de représentations et de prises de décisions, qui devait contraindre non seulement les gouvernements, mais aussi les individus. Je l’appelle le schéma de la dette.
Que nul ne puisse impliquer le nom juif, sans reconnaître une dette, telle fut l’obligation. Elle commença de s’exercer à partir du procès de Nuremberg, qui se déroula de 1945 à 1946. Elle se maintint, non sans s’alléger progressivement, jusqu’aux premières décennies du XXIe s. J’affirme qu’elle s’est éteinte en 2025, trois quarts de siècle après son instauration première.
À proprement parler, la dette aurait dû concerner le continent européen à l’exclusion des autres parties du monde. Pendant quelque temps du reste, les opinions, aux États-Unis et en Grande-Bretagne, hésitèrent à en supporter le poids. Après la guerre, toutefois, l’évidence des données s’imposa. Afin de situer juridiquement la destruction des Juifs d’Europe et d’établir en droit le tribunal militaire de Nuremberg, la Charte de Londres définit le crime contre l’humanité, le 8 août 1945. Sans peut-être s’en rendre compte immédiatement, les États-Unis prenaient ainsi sur eux, au nom de l’humanité, l’essentiel de la dette de l’Europe continentale. Une fois que la position des États-Unis se fit connaître, la plupart des pays anglo-saxons l’adoptèrent. Fière de son impavidité de 1940, la Grande-Bretagne y rechigna, mais finit par rentrer dans le rang. La France fut trop heureuse de rejoindre le camp des vainqueurs. Les autres nations d’Europe de l’Ouest firent de même. Dès que la division de l’Allemagne entra en vigueur, la RFA tint, par-dessus tout, à se placer au premier rang des débiteurs.
La dette ne saurait incomber à la seule Europe continentale, mais à l’Occident tout entier, convaincu d’être le bras armé de l’humanité. Réparer les conséquences d’un crime commis contre elle-même, l’humanité le peut et le doit ; pour ce faire, elle passera par ses représentants que sont les nations unies dans l’ONU.
Malgré le plan Marshall, malgré l’OTAN, malgré les accords commerciaux, la nature politique de l’Occident rénové demeura floue. D’un point de vue descriptif, elle oscilla entre deux extrêmes, la confédération et l’empire. Jusqu’au second mandat de Donald Trump, la conception confédérative l’a globalement emporté, même si l’on peut constater, dans le comportement des États-Unis à l’égard de tel ou tel de ses alliés, en telle ou telle occasion, diverses poussées du prurit impérial. De 1950 à 2025, l’incertitude s’est maintenue néanmoins. Faute de clarté politique ou juridique, le véritable principe d’unité de l’Occident, prétendit-on, ne consistait pas dans les traités militaires ou commerciaux, mais bien dans une charte des valeurs communes. Sinon qu’à la différence de ce qui s’était passé avec la Société des Nations, dans les années 30, cette charte occidentale devait s’accomplir en actions politiques. On y entassa pêle-mêle l’exaltation de la démocratie élective, la défense de la libre entreprise, le respect des organisations internationales, la proclamation de la paix comme idéal suprême, etc. Chacune de ces valeurs a vocation à être reconnue universellement, en sorte que l’Occident devient, à ses propres yeux du moins, le porte-drapeau de l’humanité tout entière. Puisqu’il avait décidé de rompre avec le moralisme impuissant des années 30, sa responsabilité auto-proclamée lui imposait un programme d’action.
Or, la charte occidentale assume la doctrine du procès de Nuremberg. Ce dernier avait établi que la destruction des Juifs d’Europe constituait un crime contre l’humanité. La dette, dès lors, ne saurait incomber à la seule Europe continentale, mais à l’Occident tout entier, convaincu d’être le bras armé de l’humanité. Réparer les conséquences d’un crime commis contre elle-même, l’humanité le peut et le doit ; pour ce faire, elle passera par ses représentants que sont les nations unies dans l’ONU. Puisque la dette ne requiert pas seulement des paroles et des actes symboliques, puisqu’elle requiert des décisions matérielles, ces dernières doivent être prises, au nom de l’humanité, par l’ONU, à la majorité des suffrages.
Conséquemment, l’humanité, représentée par l’ONU, sera appelée à reconnaître l’existence d’un État juif, situé sur les terres que la diplomatie moderne appelait Palestine. En 1947, l’ONU adopta une résolution en ce sens. En 1948, fut proclamée la création de l’État d’Israël, sous la forme d’une Déclaration d’indépendance. Aux yeux de l’Occident, cette séquence se conformait à ses attentes fondamentales. À ce moment, la création et la protection d’Israël ne relevaient pas seulement de la politique extérieure des divers pays occidentaux ; elles contribuaient, de manière décisive, à la définition éthique de l’Occident et à l’accomplissement de l’humanité par elle-même.
L’Europe de l’Ouest, plus qu’aucune région du monde, pouvait se satisfaire de la configuration qui se dessinait. Elle avait réussi à se décharger d’une partie de sa dette sur le reste du monde ou tout au moins sur l’Occident. Encore fallait-il qu’elle donne toutes les preuves nécessaires de sa propre occidentalité : idéologiquement, elle devait sans relâche combattre l’antisémitisme ; matériellement, elle devait sauvegarder l’existence d’Israël sur le sol de l’ancienne Palestine, dans des frontières « sûres et reconnues ». Les anciennes puissances coloniales – France et Grande-Bretagne – nourrissaient encore des rêves arabes : dans la nouvelle configuration, ceux-ci ne devaient jamais l’emporter sur l’obligation occidentale. Fort attachées à leur grandeur passée, les deux nations mirent du temps à accepter toutes les conséquences de ce qu’elles percevaient comme un renoncement. La France, contrainte par son histoire et sa géographie, n’y est jamais entièrement parvenue.
Malgré ces réserves marginales, on peut poser en thèse que, durant trois quarts de siècle, le schéma de la dette a dominé la charte des valeurs occidentales. Appartenant à ce qu’on pourrait appeler la métapolitique, il s’est matérialisé en trois règles contraignant la politique proprement dite :
(I) parmi les données historiques qui déterminent l’horizon idéologique de l’Occident, la destruction des Juifs d’Europe occupe l’une des premières places ;
(II) l’existence de l’État d’Israël, dans des « frontières sûres et reconnues », constitue un axiome de la politique étrangère occidentale : nulle nation ne peut prétendre appartenir à l’Occident, si elle tergiverse sur ce point;
(III) le sort des Palestiniens non-juifs, au Proche et Moyen Orient, peut importer à telle ou telle nation occidentale, à condition que cette prise d’intérêt n’aille pas jusqu’à contredire la règle II. En effet, le sort des Palestiniens non-juifs ne relève pas d’un axiome de la politique étrangère occidentale commune : une nation peut s’en désintéresser, sans cesser d’appartenir à l’Occident. Exemple majeur de cette indifférence : les États-Unis.
À peine formulées et acceptées, toutefois, chacune des trois thèses a commencé de perdre, silencieusement, de son évidence. De ce fait, le schéma de la dette n’a cessé de se déliter. Depuis le milieu du XXe s. jusqu’à la veille du 7 Octobre 2023, les divers gouvernements occidentaux s’en réclamaient toujours, il est vrai. En revanche, leurs actions s’en affranchissaient de façon de moins en moins dissimulée. En Europe de l’Ouest notamment, le dédoublement s’accentuait, jour après jour : insistance sur la dette dans la bouche des décideurs et des communicants ; indifférence à l’égard de la dette dans les choix effectifs des gouvernants, mais aussi dans l’opinion des gouvernés.
En 2025, on peut affirmer que l’anti-antisémitisme spontané a disparu des lieux où il existait. À quoi s’ajoutent, en Europe, les lieux où il n’avait jamais existé.
J’ai tenté, dans la mesure de mes moyens, d’attirer l’attention sur la montée de ce dispositif intrinsèquement pervers. Ma première tentative prit la forme d’un livre Les Penchants criminels de l’Europe démocratique, publié en 2003. Puis je continuai mon effort dans des articles, dont plusieurs ont été réunis ici. Ils ont été écrits durant les deux décennies qui précédèrent la fracture de 2025. Ils dénoncent les tentatives destinées à effacer objectivement la dette, tout en la proclamant par le verbe.
À cette lumière, on peut situer exactement le référentiel où s’inscrivent les premières parties du présent recueil. Nul besoin de la dialectique hégélo-marxiste pour comprendre une donnée fort simple : les tentatives d’effacement de la dette supposaient que le schéma de la dette fonctionne encore. On souhaitait en desserrer la prise, mais parce que cette prise se faisait encore sentir. On ne cherche à se débarrasser que de ce qui encombre ; or l’encombrement est une forme massive de l’existence. Bien qu’à l’occasion, j’ai signalé le déclin du schéma, je devais supposer, de plus, que ce schéma gardait encore une ombre d’effectivité. C’est en son nom que je prenais la plume.
Je n’ignorais pas que mes alertes n’avaient de sens que si elles étaient, si peu que ce soit, entendues. Mais pour qu’elles soient entendues, il fallait que le nom juif éveille un semblant d’attention. Pour que ce semblant persiste, il fallait que la dette reste reconnue, fût-elle écrite d’une encre de plus en plus invisible, sur un support de plus en plus fragile.
De fait, les sociologues avaient noté que l’opinion française continuait de s’accorder sur une thématique minimale : l’anti-antisémitisme. Encore en 2020, un jeune chercheur en sciences sociales pouvait écrire que l’anti-antisémitisme « semblait appartenir à l’opinion dominante. » En termes purement descriptifs, la caractéristique de cet anti-antisémitisme se résumait à ceci : il allait sans dire. Il relevait de l’idéologie spontanée, celle qu’on appelle « évidence ». Je me permets aujourd’hui de réinterpréter cette observation en usant de ma propre terminologie : spontané et donc irréfléchi, allant de soi et donc mal informé, l’anti-antisémitisme concrétisait ce qui demeurait alors en France du schéma de la dette. Il signalait à la fois combien ce schéma s’était affaibli et combien, malgré tout, il continuait de fonctionner. Les meilleurs esprits jugeaient qu’on avait ainsi atteint le stade ultime de son effacement. On n’irait pas au-delà. Réduite à une reconnaissance muette, la dette durerait aussi longtemps que dureraient les valeurs fondamentales de l’Occident.
Je ne croyais rien de ces vaines espérances. Mon propos, depuis 2003, revenait à lancer deux alertes et non pas une seule. La première touchait au présent : « si, de la dette, il ne reste que l’anti-antisémitisme, alors il n’en reste presque rien » ; la seconde portait sur l’avenir : « l’anti-antisémitisme s’évanouira au premier souffle de la tempête ». Mais je ne formais aucune hypothèse ni sur la nature de la tempête, ni sur son origine.
Aujourd’hui, le temps des alertes est de toute façon passé. La tempête a soufflé, l’évanouissement s’est produit. En 2025, on peut affirmer que l’anti-antisémitisme spontané a disparu des lieux où il existait. À quoi s’ajoutent, en Europe, les lieux où il n’avait jamais existé. Pour s’en tenir à l’Union européenne, qui peut croire en effet que les pays de l’ancienne Europe de l’Est y aient jamais adhéré. Tout bien pesé, le schéma de la dette est passé, en Europe, du presque rien au rien. Les belles âmes objecteront que les décideurs « sérieux » multiplient inlassablement les déclarations contre l’antisémitisme. L’argument ne vaut pas. Cette insistance prouve le contraire de ce qu’elle est censée prouver. S’il faut répéter si fort et si souvent qu’en matière de lutte contre l’antisémitisme, la France n’a pas de leçons à recevoir, c’est justement que l’anti-antisémitisme y a perdu son évidence immédiate.
L’Occident résiduel a beau se targuer de maintenir les valeurs définitoires de l’Occident de 1950, sa politique extérieure s’en écarte sur un point décisif : il n’est plus vrai que la destruction des Juifs y constitue un repère d’importance majeure.
Bien entendu, les lois ont défini des délits et des crimes ; pour le moment, les États occidentaux appliquent encore les lois qui répriment les actions et les déclarations antisémites, mais puisqu’il faut passer par les lois, on a quitté le domaine de l’évidence. De plus, on entrevoit déjà par quelles sophistications, les textes légaux peuvent être contournés ou même, s’il le faut, contredits. Si l’on se tourne vers la jeunesse française, espoir des optimistes, l’anti-antisémitisme spontané lui répugne. Venu des boomers chenus, il doit céder devant la judéophobie passionnelle des banlieues et devant l’antisémitisme raisonneur des universités.
Comment la transformation s’est-elle produite ?
Un premier facteur concerne tout simplement l’ordre du monde : l’Occident de 1950 a fini par cesser d’exister. Considérons les trois thèses qui résumaient le noyau dur de sa charte. En 2025, chacune est remise en question ; sur le nom juif, une opposition si diamétrale divise l’Occident qu’on peut supposer qu’il s’est cassé en deux. Contrairement à la première thèse, plusieurs nations occidentales ne tiennent plus la destruction des Juifs d’Europe pour un événement majeur de l’Histoire. Contrairement à la deuxième thèse, plusieurs nations occidentales – pas nécessairement les mêmes – admettent encore, du bout des lèvres, que l’existence présente de l’État d’Israël demeure un axiome, mais affirment qu’elle a moins d’importance que l’existence à venir de l’État palestinien. Contrairement à la troisième thèse, la création d’un État palestinien devient, pour ces nations, l’axiome principal de la politique étrangère occidentale.
Parmi les nations qui adoptent, ouvertement ou discrètement, cette nouvelle doctrine, on trouve plusieurs nations d’Europe, alors que les États-Unis restent fidèles à leur politique antérieure. L’Occident se divise donc non seulement sur Israël, mais bien sur le nom juif, puisque le premier point de la nouvelle doctrine dépasse largement la question des deux états.
En tout état de cause, les États-Unis semblent se désintéresser de l’Occident, tel qu’il avait été défini dans les années 50. Le slogan Make America Great Again signifie que les États-Unis déterminent leur domination à l’échelle du monde entier, et non plus seulement à l’échelle de l’Occident. Ils ont vocation à se comporter comme un empire Maga, ayant pour vassaux les membres de l’ancienne confédération occidentale et pour partenaires deux autres empires, eux aussi entourés de vassaux. À quoi s’ajoute, notamment dans la bouche du Vice-Président Vance, une guerre culturelle à mener contre les valeurs dites occidentales. Cette guerre est engagée sur le sol états-unien, mais elle a été étendue d’emblée à l’Europe. Celle-ci en effet est accusée d’avoir fabriqué ces valeurs et de les avoir imposées aux États-Unis, en usant de son prestige. De plus, elle a le front de vouloir les préserver.
De fait, l’Europe ambitionne de devenir, face à l’empire Maga, une sorte d’Occident résiduel. Les valeurs occidentales continueront d’y régner ; d’ores et déjà, elles commencent à définir une politique extérieure autonome. L’observateur lettré songe à l’Empire byzantin, qui se présenta en continuateur de l’Empire romain, alors qu’il n’en était que le moignon. Si l’on accepte la comparaison, elle ne promet pas une réussite, car le moignon byzantin fut appelé à dépérir lentement.
Israël passe pour avoir trahi sa propre raison d’être. Cette trahison de soi révèle une propension au crime dont aucun Juif ne peut se croire innocent. Ce qui se passe à Gaza donne raison à ceux qui se désolaient : « Les Juifs ont bien dû faire quelque chose pour qu’ils déchaînent tant de haine ». En résumé, le schéma de la dette a perdu toute efficace en Europe.
Quoi qu’il en soit de l’avenir, l’Occident résiduel a beau se targuer de maintenir les valeurs définitoires de l’Occident de 1950, sa politique extérieure s’en écarte sur un point décisif : il n’est plus vrai que la destruction des Juifs y constitue un repère d’importance majeure ; il n’est plus vrai que l’existence de l’État d’Israël l’emporte en importance sur l’existence à venir d’un État palestinien ; l’existence de cet État a le rang d’un axiome. Qui plus est, la déchéance d’Israël au rang d’état-voyou et la déchéance des Juifs au rang de peuple génocidaire sont prononcées au nom des valeurs occidentales. Autrefois perçu comme le héraut de ces valeurs au sein de l’Orient, secrètement tenu pour barbare et cruel, Israël passe pour avoir trahi sa propre raison d’être. Cette trahison de soi révèle une propension au crime dont aucun Juif ne peut se croire innocent. Ce qui se passe à Gaza donne raison à ceux qui se désolaient : « Les Juifs ont bien dû faire quelque chose pour qu’ils déchaînent tant de haine ». En résumé, le schéma de la dette a perdu toute efficace en Europe.
L’empire Maga adopte des positions exactement contraires à celles de l’Occident résiduel, qu’il tient pour une ligue de vassaux prêts à tout lui céder. Mais il ne se réclame pas davantage de la dette, invention européenne. Il juge au contraire que les États-Unis n’ont aucune raison de la prendre en compte. Il soutient Israël et combat l’antisémitisme, que ce soit sur le sol états-unien ou dans l’Occident résiduel. Mais la dette n’intervient ni dans ce soutien ni dans ce combat. Il faut bien plutôt se tourner vers le courant évangéliste, qui a été et demeure important au sein du dispositif Maga. On en connaît le discours : il faut que les Juifs assistent, sur les lieux de la prédication de Jésus, au retour du Christ, qui scellera leur défaite ultime et leur conversion.
L’honnêteté oblige d’ajouter que le progressisme anti-Maga, aux États-Unis, parvient, par des voies opposées, à des conclusions analogues : refus de privilégier la destruction des Juifs d’Europe parmi les massacres qui scandent l’histoire mondiale ; soutien à Israël, mais à condition que cet État juif respecte les règles édictées par les États-Uniens blancs, anglo-saxons et protestants. En 2022, Steven Spielberg s’est fait, dans son film Les Fabelmans, le héraut de ce programme. On peut le résumer ainsi : loin que les États-Unis doivent continuer d’assumer à l’égard des Juifs une dette qui n’est pas la leur, mais bien celle de l’Europe continentale, les Juifs doivent reconnaître leur propre dette : celle qu’ils ont contractée envers les États-Unis et l’États-Unien blond, athlétique, généreux.
Une rupture s’est donc produite au sein de l’Occident hérité de 1950. Elle a une dimension matérielle, mais elle a aussi une dimension idéologique : l’extinction de la dette que l’humanité, selon les Occidentaux d’alors, avaient contractée à l’égard des Juifs, en tant que Juifs. Il est vrai qu’un mouvement d’effacement avait entamé sa progression depuis longtemps. De là, dans l’opinion française notamment, le nihil obstat dont a fini par bénéficier, dans la période 2018-2024, la double renaissance de l’antisémitisme et de la judéophobie. Mais le rythme était lent. Il aurait pu se poursuivre sans à-coup. Il a été accéléré par les événements de la guerre israélo-palestinienne. On peut admettre qu’un tournant se situe au cours de l’année 2025.
Quand on considère l’Occident résiduel, la conclusion s’impose : (…) aucune forme de réponse n’aurait été jugée admissible par les gens de bien. À la plus limitée des ripostes militaires, l’accusation de génocide aurait de toutes manières été formulée.
Réciproquement, les événements militaires ont vu leur écho se renforcer, parce que le schéma de la dette avait, d’ores et déjà, dépéri. Car enfin, la guerre israélo-palestinienne n’avait jamais définitivement cessé. Elle avait connu des périodes où son intensité avait diminué, mais aussi des périodes de forte intensité. Il suffit de songer à Sabra et Chatila. Or, cet événement a été, dans les faits, oublié par l’opinion mondiale. Parce que le schéma de la dette avait encore suffisamment de force pour que l’Autorité Palestinienne réoriente son programme : en 1989, Yasser Arafat qualifie de « caduque » l’exigence que l’État israélien cesse d’exister. Le terme lui avait été suggéré par François Mitterrand, semble-t-il. Ce dernier l’avait-il informé que, par définition, les feuillages caducs repoussent quand la saison le permet ?
Je n’exclus pas qu’au XXIe s., il en aille tout autrement qu’au XXe. À moins que le Hamas ou d’autres organisations semblables ne multiplient à l’excès, dans les années à venir, des opérations inspirées du 7 Octobre 2023, la rupture est consommée entre l’Occident résiduel et l’État d’Israël : le premier se persuade que le second ne peut continuer d’exister qu’en violant toutes les valeurs que l’humanité doit respecter. Le second constate que son existence, censée protéger les Juifs du monde entier, les met au contraire en danger. Mais il a des raisons de supposer que sa disparition ou son affaiblissement entraîneraient des dangers plus graves. Convaincu que la dette s’est éteinte dans les esprits qui l’avaient jadis reconnue, il n’a plus rien à attendre de l’opinion mondiale. Qu’importe la « crédibilité », comparée au soutien des États-Unis, à la neutralité objective de la Russie et à l’indifférence de la Chine.
Si mon intuition se vérifie, l’avenir de l’État d’Israël n’est pas seul en cause. Son isolement croît, ses contradictions internes s’accentuent ; on en rend responsable son gouvernement et sa politique guerrière. Je n’en crois rien : tout gouvernement israélien, y compris le plus à gauche, aurait été mis en accusation, pour peu qu’il agisse contre le Hamas. Quand on considère l’Occident résiduel, la conclusion s’impose : hormis l’acceptation passive des massacres du 7 Octobre, hormis la douleur muette d’une nation et des obsèques furtives, hormis le rachat à prix d’or des otages, aucune forme de réponse n’aurait été jugée admissible par les gens de bien. À la plus limitée des ripostes militaires, l’accusation de génocide aurait de toutes manières été formulée.
À présent qu’elle a été lancée, elle risque de demeurer ineffaçable, comme l’avait été, durant des siècles, l’accusation de déicide parmi les chrétiens. S’il en est ainsi, elle permettra de passer par profits et pertes tout souvenir de la destruction des Juifs d’Europe : le mouvement avait déjà commencé, il deviendra définitif. En conséquence, l’anti-antisémitisme aura et a peut-être déjà rejoint le vide-grenier des idéologies obsolètes. Il aura été remplacé par une judéophobie spontanée, qui, au besoin, se tournera vers l’antisémitisme pour enrichir son vocabulaire et ses comportements.
Autrement dit, la page est tournée depuis les événements de Gaza et le demeurera, quand ils auront été oubliés. L’avenir du nom juif lui-même est à présent menacé, par delà la question israélienne. Il l’est par ceux qui unissent à la lutte sociale, la Palestine aujourd’hui et demain, toutes les variantes de la judéophobie ; il ne l’est pas moins par ceux qui, au nom du Second avènement du Christ, défendent l’existence d’un peuple israélien, tout en haïssant le peuple juif au fond de leur cœur. Si l’on se fie aux précédents, la solution à deux États se ramènera bien vite à la question : lequel détruira l’autre ? À moins que les deux ne disparaissent. Tant vantées par quelques rêveurs, la disparition d’Israël et la forme diasporique ne sauveront pas le nom juif. Pour peu que l’opinion mondiale se laisse emporter par les courants dominants, nul État juif, nulle diaspora juive n’échappera aux persécutions.
Jean-Claude Milner, Alentours du nom juif, Editions Verdier, sorti le 4 novembre 2026.