# 296 / Edito
Tandis que, sur la scène américaine, la politique réactionnaire connaît enfin un revers puissant, laissant augurer pour l’avenir d’importantes reconfigurations, en Israël, rien n’est encore joué. Ce qu’a traduit la démocratie israélienne à travers les dernières élections a pour l’instant un visage indécis. Ce qui est certain, c’est que Benjamin Netanyahou a perdu sa majorité, sa coalition sortante tombant de 68 à 54 sièges. Le bloc dit « du changement » n’a pas gagné les élections pour autant avec 47 mandats récoltés sur 120 au total. Sur le papier, 66 députés pourraient renverser le gouvernement à une condition : compter les 19 élus des deux listes arabes comme soutien, intérieur ou extérieur, à un gouvernement. Ce score des listes représentant 20 % de la population du pays est historique. Le blocage reste donc moins arithmétique que politique. Il pose à Israël une question que la campagne a, en plus de la question palestinienne, soigneusement évitée : la majorité recherchée devrait-elle être sioniste ? Ou même juive ? Les deux ne se confondent pas : les partis haredim présents dans le gouvernement sortant ne se réclament pas du sionisme.
Danny Trom, de retour d’Israël, montre dans son dernier texte comment la conjoncture actuelle met à nu un blocage qui tient à la structure même de la politique israélienne. Au total, il compte 33 députés sur 120 qui ne font pas leur le projet sioniste : 14 pour la société haredi et 19 pour la société arabe. Le secteur arabe, note-t-il, est traversé par deux mouvements opposés : d’un côté, une israélisation économique et sociale continue, et de l’autre côté une palestinisation qui le rattache à un peuple vivant en grande partie hors des frontières. Le parti Ra’am de Mansour Abbas a doublé ses sièges et donné pour la première fois une traduction politique à ce processus. Il a, dans sa campagne, placé en deuxième position un ancien haut responsable de la police, Yoav Segalovitz, qui est juif et sioniste. Le secteur arabe reste en dehors de la sphère militaire et personne n’appelle à ce que cela change. Dans tous les autres domaines, Israël a tout intérêt à sa participation. Il appartient désormais à l’opposition et au bloc « du changement » de donner corps à ce changement, à un moment décisif où le 7 octobre continue de peser sur les choix politiques.

Michael Brenner, lui, compte autrement. Si l’on conçoit Israël comme un État de tous ses citoyens, le résultat est alors sans équivoque : le bloc de droite et d’extrême droite a perdu les élections. Il rappelle deux précédents où les partis arabes ont pesé sur la constitution d’une majorité : le gouvernement Rabin en 1992 et la coalition Bennett-Lapid en 2021. Leur soutien ne représentait alors respectivement que cinq et quatre députés. Cette fois, le poids des partis arabes est une donnée primordiale. Aux héritiers du Likoud, Brenner rappelle les mots de leur figure tutélaire : dans The Jewish War Front, Jabotinsky prévoyait qu’un Premier ministre juif devrait avoir un vice-Premier ministre arabe, et inversement. Et nous pose la question de ce que faire majorité veut dire, dans un État juif et démocratique.

Israël, comme le dit Danny Trom, n’est pas près de recouvrer sa réputation en Europe. Nous publions cette semaine les bonnes feuilles du nouveau livre de Jean-Claude Milner, qui, lui, va plus loin. Depuis Les Penchants criminels de l’Europe démocratique, il reprochait aux pays occidentaux de se réclamer de la mémoire de la Shoah tout en manquant aux obligations qu’ils en avaient tirées : la nécessité de combattre l’antisémitisme et de garantir l’existence de l’État d’Israël. Dans la postface d’Alentours du nom juif, un recueil de textes écrits sur près de 20 ans, y compris certains publiés dans K., il constate que ce rappel lui-même n’a plus aucune prise. La fracture qui sépare l’Europe et les États-Unis depuis le 7 octobre et la guerre à Gaza a achevé la rupture. Pour Jean-Claude Milner, il ne s’agit plus seulement de dénoncer des engagements trahis, mais de constater que l’Europe ne se reconnaît plus d’obligation à les tenir.
