# 271 / Edito
L’histoire s’accélère, puisque le gouvernement de coalition de Netanyahu n’atteindra finalement pas le terme de son mandat. En effet, alors que l’opposition s’apprêtait, avec le soutien des partis orthodoxes, à mettre au vote une loi de dissolution de la Knesset, le gouvernement a pris les devants. Les élections seront donc probablement légèrement avancées, et la campagne électorale qui commençait à bruisser malgré la guerre en Iran se trouve officiellement lancée. K. proposera, tout au long de cette campagne où se joue un véritable choix de régime pour Israël, une série d’analyses détaillées de ses enjeux. Pour engager ce cycle, nous avons confié à David Chemla le soin de présenter le diaporama des forces politiques en présence et les lignes de clivages autour desquelles elles se distribuent. Mobilisant d’utiles éléments de sociologie électorale et rappelant quelques singularités du système électoral israélien, David Chemla analyse les recompositions de l’électorat et les enjeux qu’elles dessinent, de la relative défiance que manifeste la base du Likoud envers son parti au caractère stratégique du vote pour les partis arabes – dont l’un d’entre eux pourrait, comme par le passé, rejoindre une coalition alternative et ce malgré les démentis. Mais ce qui s’annonce comme la question décisive de cette campagne, c’est d’abord celle du rapport d’Israël à la guerre, ce dont la chute de la coalition autour de l’enjeu du service militaire des haredim est le signe. Alors que Netanyahu a passé les dernières années à promettre la victoire totale, à Gaza, au Liban, comme en Iran, c’est sur l’éventualité d’un échec dans la guerre que l’opposition va faire porter le débat. Le cap choisi pour l’avenir d’Israël dépendra alors de la façon dont les différentes parties de l’électorat se positionneront au sujet de la guerre, c’est-à-dire des fins qui doivent être celles de l’État juif par rapport à ses voisins.

Après le texte d’Esther Offenberg qui revenait la semaine dernière sur la tourmente des juifs britanniques, confrontés à une série d’attentats antisémites et au sentiment d’être abandonnés par les pouvoirs publics, nous continuons sur le sujet de la situation au Royaume-Uni. Le sociologue Keith Kahn-Harris, qui avait déjà publié dans K. « Pourquoi les juifs devraient-ils servir à quelque chose ? », propose une analyse de l’attentat du 29 avril à Golders Green, apparemment commandité par les services iraniens, et de ce qu’il révèle de la manière dont les juifs font l’expérience d’une communauté de destin face à la peur. Il interroge en fait un paradoxe : pourquoi, alors que les attaques antisémites ciblent surtout les juifs les plus « visibles », la menace est-elle ressentie de manière aussi directe par ceux dont la judaïté reste « invisible » ? Se dégage ici une spécificité de la minorité juive dans la façon dont elle se rapporte à sa visibilité et à son appartenance à l’espace public, où le fait d’être conforté dans son invisibilité, même choisie, est éprouvé comme étant la manifestation d’un antisémitisme ambiant.

Au sujet des répercussions des guerres israéliennes en Europe, et des communautés de destin qu’elles participent à former, nous publions les bonnes feuilles du dernier livre de Danny Trom, Norbert Elias, une politique de la sociologie (Éditions de l’EHESS, 2026). L’auteur y revient sur la position tenue par le sociologue juif allemand à propos du lien entre Israël et l’Europe à l’occasion du procès Eichmann — position qui tranche avec celle d’Hannah Arendt ou celle de l’École de Francfort. En effet, Elias insiste sur le lien génétique unissant l’État israélien à l’Europe, d’abord au sens où cet État s’est trouvé être le garant d’une mémoire de la persécution antisémite qui, autrement, aurait été bien rapidement refoulée de la conscience majoritaire européenne. En ce sens, l’analyse d’Elias nous donne à penser que le retour de la question d’Israël sur la scène politique européenne ne constitue aucunement une anomalie : il est au contraire, jusque dans ses manifestations les plus délétères, l’expression du fait qu’il ne s’agit pas là de deux scènes séparées, mais d’une interrelation qui s’est constituée selon des raisons historiques identifiables. Rien ne sert donc de déplorer l’importation du conflit : il est toujours au bord de la conscience politique européenne, telle une désagréable pensée qui ne peut être chassée.
