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K. Les Juifs, l’Europe, le XXIe siècle
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Norbert Elias face au procès Eichmann

Bonnes feuilles extraites de 'Norbert Elias, une politique de la sociologie', par Danny Trom (Éditions de l’EHESS, 2026)

Dans Norbert Elias, une politique de la sociologie, Danny Trom – qui se demande comment aborder la crise que traverse la sociologie, tiraillée entre exigence scientifique et engagement politique – relit l’œuvre d’Elias comme une pensée de la civilisation et de l’État indissociable de l’expérience juive européenne. Ces bonnes feuilles reviennent sur le procès Eichmann et sur la manière dont il oblige Elias à affronter l’extermination des Juifs d’Europe, le rôle d’Israël dans le retour du souvenir, et les dérives d’une sociologie critique qui dilue la singularité de la Shoah dans une dénonciation générale de la modernité.

Norbert Elias (en 1987)

Ce n’est qu’en 1961-1962 qu’Elias reprend, frontalement, le dossier allemand, à l’occasion du retentissant procès Eichmann qui se tient à Jérusalem, dans « L’effondrement de la civilisation »1. Ce texte n’était pas préparé en vue d’une publication, mais apparaît comme la première mise au point d’Elias à propos du phénomène nazi. Avec le recul, la persécution des juifs allemands ne fut qu’une étape dans l’extermination à grande échelle des juifs d’Europe. Ce crime atteint l’autocompréhension de l’Europe en son cœur, signale Elias, et l’on suppute qu’il pense cet acte d’élimination sans commune mesure avec cet épisode marquant de la guerre persistante des religions que fut l’expulsion des huguenots de France. La confrontation d’Elias avec la réalité de l’extermination, longtemps contenue, s’y manifeste néanmoins sous le signe d’une curieuse ambivalence :

« Le souvenir des méfaits d’un État moderne ayant tenté d’exterminer une minorité haïe était en train de s’estomper. Le procès Eichmann le ramena brutalement au premier plan. Il n’y a pas lieu de se demander s’il eût mieux valu laisser la mémoire des victimes et de leurs assassins sombrer dans l’oubli, nonobstant peut-être, en guise de seule pierre tombale, quelques lignes ici et là dans les livres d’histoire. Cette mémoire est revenue »2.

Qu’il n’ait pas lieu de se demander si l’oubli de l’événement eut été préférable au forçage du souvenir avec le procès Eichmann est une formulation ambiguë. S’agit-il pour Elias d’un état de fait, un phénomène objectif, de sorte qu’il entre dans les coordonnées de la réalité que le sociologue enregistre ? Ou, alors, Elias a-t-il secrètement espéré que l’événement qui s’estompe tombe définitivement dans l’oubli, afin que l’on soit épargné des conséquences de son retour ?

S’il s’agit d’un évitement espéré, il recouvre potentiellement deux facettes. L’une personnelle, intime, à savoir le souvenir de sa propre mère assassinée ; l’autre, publique, qui a pour enjeu la trajectoire de la modernité européenne elle-même puisque cet événement, souligne Elias, « s’ajoute à la masse croissante des événements défiant l’image que nous avons de nous-mêmes en tant que sociétés civilisées » et touche donc « à quelque chose de très profond »3. Le texte de 1961-1962 porte effectivement le titre « L’effondrement (Zusammenbruch) de la civilisation », ce qui conduira ses successeurs à forger le concept de « décivilisation » pour capter le cours chaotique, fluctuant, profondément ambivalent, de la modernité européenne, en commentant les quelques notations qu’il consacre au processus industriel d’extermination des juifs. L’anamnèse, Elias le sait, est ici au risque de déstabiliser le récit de la dynamique civilisatrice dont il a toujours souligné les sinuosités, mais qui cette fois-ci ébranle l’image de soi de l’Europe et de l’Humanité en tant que telle. Le procès Eichmann est un défi : désormais « il n’est plus possible de détourner le regard »4, avertit Elias.

Elias note que le souvenir du crime chemine exclusivement à travers la chronique des juifs survivants qui, il y a peu encore, impuissants, sont désormais partiellement étatisés dans un État-refuge : « […] si le souvenir des juifs assassinés est revenu à la vie, c’est grâce à leur nouvel État et aux ressources de puissance qui sont les siennes ».

Certes, le souvenir de sa mère assassinée est vif : Elias évoque à plusieurs reprises dans ses textes autobiographiques son sentiment de culpabilité de n’avoir pas pu la sauver, peut-être même de l’avoir abandonnée, tandis que le souvenir public du crime politique pâlit inexorablement. Avec le procès Eichmann, mémoire personnelle et collective semblent se raccorder. Elias précise toutefois que le souvenir du génocide qui surgit dans l’actualité n’est pas généré par la réflexivité propre aux sociétés politiques européennes qui sécrètent l’oubli et s’en accommodent :

« Et les conditions de ce retour sont riches d’enseignements. En général, il y a peu de chances qu’on se souvienne des victimes de l’histoire, des groupes sans pouvoir ayant subi des défaites. Le cadre principal de ce qu’on a l’habitude de retenir comme faits historiques demeure l’État ; les livres d’histoire sont encore largement, de nos jours, des chroniques étatiques »5.

On remarquera que ce constat contraste singulièrement avec la vision de Walter Benjamin du retour des vaincus de l’histoire, suspendu à l’avènement de l’ère messianique, puisque c’est ici la puissance politique de l’État qui en est la condition politique. Elias note que le souvenir du crime chemine exclusivement à travers la chronique des juifs survivants qui, il y a peu encore, impuissants, sont désormais partiellement étatisés dans un État-refuge : « […] si le souvenir des juifs assassinés est revenu à la vie, c’est grâce à leur nouvel État et aux ressources de puissance qui sont les siennes »6. Sans l’État d’Israël, sans les ressources que seul un État est en mesure d’engager, les juifs assassinés auraient presque aussitôt sombré dans l’oubli. La préférence pour l’oubli, qu’Elias envisage comme une possibilité avec une neutralité surprenante, emporte-t-elle alors une préférence pour que les juifs ne se soient pas dotés d’un État ? Dans ce cas, le sionisme de sa jeunesse se serait complètement dilué pour faire place à son contraire, une prédilection pour l’effacement politique des juifs d’Europe et partant, du juif allemand qu’Elias dit pourtant être resté. Alors, sa sociologie ne serait plus intégralement politique, au sens où elle aurait effacé la transaction dont elle est issue sans laisser de trace.

Les juifs et l’Europe : dissensus dans la critique sociologique

Sans aucun doute l’attitude sociologique d’Elias implique la nécessité d’intégrer le fait juif dans l’analyse de la configuration globale. L’histoire étant toujours celle des vainqueurs, il est logique que l’assassinat des juifs ne figure pas dans les chroniques des États d’Europe ou s’y inscrive discrètement, tel un événement marginal, sans importance particulière. Toutefois, l’existence de l’État des juifs est désormais une donnée, de sorte qu’il est en position d’imposer, de l’extérieur, le souvenir de l’événement à l’Europe des années 1960. Ce qui vaut pour un événement historique mémorable dépendant entièrement des ressources de l’État, le retour de l’oublié ou du refoulé, est alors attribuable à l’État des juifs, à la politisation des juifs qui, face à l’antisémitisme, puis au crime de l’État nazi, se sont dotés d’une unité de survie séparée de l’Europe et hors d’Europe. À cette condition, analyse Elias, le souvenir du crime pénètre abruptement, avec le procès Eichmann, le « nous » de l’Europe en formation. Les juifs sont de la sorte réincorporés dans l’autocompréhension de l’Europe. L’État d’Israël se tient donc pour Elias dans un rapport d’extériorité interne à l’Europe. Cela, il l’éprouve d’autant plus que le sionisme de sa jeunesse se tenait exactement sur cette jointure.

L’œil rivé sur le glissement des plaques tectoniques provoqué par le procès de Jérusalem, Elias demeure indifférent au scandale médiatique où domine la désapprobation de l’enlèvement d’Eichmann, en violation du droit international, ainsi que l’illégitimité d’un tribunal israélien à le juger. Ce que le procès de Nuremberg dans l’immédiat après-guerre affleura mais échoua à détacher nettement de la guerre à l’intérieur de laquelle le crime se déroula, saute à présent aux yeux de l’Europe. L’extermination des juifs émerge soudain dans ce qui la distingue des violences guerrières, en creusant une énigme autour de laquelle Elias pivote : « La force et la rigidité de leur croyance en tant que telles ». L’idéologie nazie en action se trouve donc seule en mesure d’expliquer le crime, étant entendu que l’éradication par tous les moyens disponibles d’un groupe à l’échelle d’un continent ne servait aucun but matériel ni intérêt identifiable. Le procès fait surgir la singularité historique de l’événement, « sans précédent », insiste Elias, qui pressent la secousse que produira la percussion de ce crime sur l’Europe7. Malgré cet hapax, la sociologie d’Elias demeurera comparative, au sens où toute singularité historique procède d’une connaissance des formes de régularité historiques et qu’aucune règle ne se manifeste en toute rigueur sans dérogation.

Adolf Eichmann, prenant des notes au cours de son procès à Jérusalem, en 1961. Wikipédia Commons

Avec le procès Eichmann, les lignes de clivages anciennes – celles au sein du Blau-Weiss au sortir de la Première Guerre mondiale, celles entre l’École de Francfort et la sociologie élaborée dans le cercle de Mannheim au tournant des années 1920-1930 – trouvent une dernière expression. Fromm déplora le kidnapping d’Eichmann, affirmant qu’Israël se comporte comme les nazis. Horkheimer dénonça l’instrumentalisation de la destruction des juifs d’Europe dans un but de propagande d’État, comparant Israël à l’Italie fasciste et à l’Union soviétique stalinienne8. Orchestré par un État qui ne représente pas les juifs politiquement irreprésentables, ce procès, soutient Horkheimer, est au péril du judaïsme lui-même qui doit demeurer le dernier bastion du refus de toute forme de totalisation, au risque d’emporter la théorie critique elle-même dans sa chute. Adorno, mal à l’aise avec cette thèse, demanda à Horkheimer d’expurger au moins l’équivalence posée par ce dernier entre l’État d’Israël et des régimes totalitaires, de sorte qu’elle ne figure pas dans sa première publication en allemand9.

L’écart entre les deux étages du bâtiment francfortois abritant jadis l’Institut für Sozialforschung et le Mannheim-Kreis demeure à l’évidence béant. Sur le fond d’une critique de la rationalité instrumentale, qu’elle gouverne l’économie de marché ou l’économie administrée, pivot de la théorie critique telle qu’elle se déploie depuis Dialektik der Aufklärung (1946), Eichmann, rouage quelconque de la machinerie nazie, apparaît comme la figure même du bureaucrate criminel, celle de l’homme aliéné, « le symbole de l’homme de masse » selon la formule de Fromm10. C’est moins l’Allemagne nazie qui est ici en cause qu’une logique qui traverse la modernité en tant que telle. Ces thèses consonnaient avec les cinq chroniques polémiques sur le procès Eichmann que Hannah Arendt publia dans le New Yorker, qui contenaient un ensemble de critiques promises à une grande postérité dans les décennies suivantes : déploration de la soustraction d’Eichmann à un tribunal capable de porter l’accusation au plan de l’universel, à travers la captation de l’événement par l’État d’Israël ; critique de la mise en spectacle national du procès ; dénonciation de la participation des juifs à leur propre destruction à travers les Judenräte11 ; acharnement de la cour à identifier la responsabilité personnelle d’un médiocre fonctionnaire de la mort incapable de penser. Ces thèses éparses, assemblées en 1963 dans son ouvrage Eichmann in Jerusalem. A Report on the Banality of Evil12, étaient congruentes avec celles des membres de la mouvance de l’École de Francfort : la critique de la rationalité instrumentale et celle de l’arraisonnement technique du monde, qu’Arendt hérita de son maître Heidegger, allaient converger en une accusation indifférenciée de la modernité. La force de la croyance, à laquelle Elias attache tant d’importance dans l’appréhension de la politique nazie d’élimination des juifs d’Europe, donc la motivation spécifiquement antisémite qui l’oriente et lui donne sa surprenante intensité, s’en trouva sinon effacée, du moins reléguée à une dimension secondaire13. Plus : l’effacement tendanciel du motif antisémite dans l’acte de destruction des juifs revient à nier la spécificité de la politique nazie, en l’arrachant à sa singularité désormais exotique, afin de la rapprocher de nous, de l’incorporer dans notre actualité, en la diluant dans le bain de la barbarie moderne14.

L’idéologie nazie en action se trouve donc seule en mesure d’expliquer le crime, étant entendu que l’éradication par tous les moyens disponibles d’un groupe à l’échelle d’un continent ne servait aucun but matériel ni intérêt identifiable

D’Elias, marginalisé, n’occupant aucune place dans cet espace intellectuel façonné par les exilés juifs allemands encore liés par leurs amitiés anciennes, on ne connaît aucune prise de position dans la polémique qui agita ce milieu et son texte de 1961-1962 ne la mentionne même pas15. Scholem et Jonas se brouillèrent avec leur amie Arendt, lui reprochant, outre des jugements à l’emporte-pièce et une méconnaissance des faits historiques, la froideur avec laquelle elle traitait le sort des juifs. Dépitée par l’Allemagne, Arendt continuait de se mouvoir dans l’espace intellectuel judéo-allemand d’avant-guerre, encore attachée à l’idéal que les juifs investissaient dans la Bildung et hostile au sionisme dès lors qu’il est un nationalisme, encore attachée aussi à l’idée d’une vocation exceptionnelle du judaïsme que l’État des juifs vient entacher. On mesure ici le contraste avec l’analyse d’Elias qui signale immédiatement et positivement l’existence de cet État dans sa fonction d’unité de survie vis-à-vis de l’Europe. À ces traits, qu’Arendt partage avec la mouvance de l’École de Francfort, s’ajoute sa profonde réticence à l’égard de la sociologie qu’elle développa en fréquentant, avec son premier mari Günther Anders (alias Stern), le séminaire interdisciplinaire de Mannheim et d’Elias à Francfort16.

La Shoah comme étalon, et l’effacement du motif antisémite

Le destin de la sociologie – née avec l’État-nation, en cette époque de globalisation, de guerre froide, de menace d’anéantissement nucléaire –, tel est précisément le défi qu’Elias veut affronter à partir des années 1960. Elle doit s’y mesurer, bien que n’émerge encore aucune nouvelle unité de survie de rang supérieur, malgré le renforcement considérable des interdépendances internationales. Pourtant, la globalisation des menaces existentielles planétaires n’invalide pas la perspective depuis laquelle Elias continue d’observer les phénomènes sociaux. Le décalage entre une intégration trop faible et l’impérieuse nécessité de maîtriser les relations entre les macro-acteurs que sont les États demeure au centre de son analyse. Elias est alors l’un des rares sociologues à avoir résorbé les relations internationales dans une théorie sociologique dont il tient qu’elle seule est en mesure de dompter les forces aveugles qui pèsent sur les destinées humaines. Elias meurt en 1990, à l’âge de quatre-vingt-treize ans, peu après la chute du mur de Berlin qui ferme l’époque où luttes idéologiques et géopolitiques se superposaient, ouvrant une séquence où la modernité en tant que telle est régulièrement remise sur le métier de la critique.

Malgré le discrédit qui frappa Eichmann in Jerusalem d’Arendt, la polémique demeurée confinée dans le milieu d’intellectuels exilés prit bien plus tard un tour public lorsque, avec la chute de l’Union soviétique, l’Europe politique s’engagea dans une étape d’unification supplémentaire en s’étendant à l’Est. Dès lors que l’adversaire soviétique a disparu et que la démocratie libérale semble triompher, la transformation du périmètre de l’Union européenne soulève mécaniquement la question des conditions de son ouverture et de sa clôture, donc de son identité. À la célébration de l’unité du continent va alors se superposer une critique de la modernité européenne. La Shoah, actualisée par le tremblement de terre que fut le procès Eichmann, suivi de multiples secousses, pousse alors le signifiant juif au cœur de tentatives de relance d’une critique anémiée17. Sur le fond d’une indisponibilité de l’agent révolutionnaire et d’une illisibilité du schème de la lutte de classes, cette relance en passe toujours davantage par la quête de substituts. Faute d’agents historiques crédibles à remplir cette fonction, c’est le porteur de la souffrance sociale qui se présente comme un candidat à portée de main. Subjective et nébuleuse, elle se donne alors comme signal d’exclusion. Impossible à paramétrer, elle se conçoit alors à l’aune de logiques d’exclusion dont l’extermination est l’horizon, entraînant la sociologie, à partir du milieu des années 1990, sur la pente d’une critique radicale. Il s’ensuit que la Shoah doit être dépouillée de sa singularité, détachée du monde nazi à l’intérieur de laquelle elle s’inscrit, afin de délivrer les leçons politiques que les urgences du présent imposent. Cette « sur-critique », selon l’expression du commentateur le plus affûté de l’œuvre d’Elias18, dont le nouage serré de la Shoah avec la modernité par Zygmunt Bauman fut le symptôme le plus saillant, entraîna une fuite en avant et un tenace ressentiment à l’égard des limites sur lesquelles elle vient buter.

L’effacement tendanciel du motif antisémite dans l’acte de destruction des juifs revient à nier la spécificité de la politique nazie, en l’arrachant à sa singularité désormais exotique, afin de la rapprocher de nous, de l’incorporer dans notre actualité, en la diluant dans le bain de la barbarie moderne.

Cette hypercritique rejoint l’esprit de la critique idéaliste de la première École de Francfort à laquelle le cercle de Mannheim opposa jadis une sociologie politique empirique. Dans ce scénario rejoué, antisociologique, la politique figure l’envers du désastre génocidaire. Une fois cette pente inclinée, l’illustration édifiante des logiques criminelles, dont la politique nazie fournit l’épure, allait contaminer progressivement l’ensemble des domaines de la sociologie – celle du logement, du travail, de la santé, des minorités, de l’immigration ou du genre. Le traitement des juifs d’Europe par les nazis devint l’étalon à partir duquel toutes les souffrances étaient rapprochées et confondues. L’indisponibilité d’un agent révolutionnaire, sur lequel reposaient jadis les espoirs révolutionnaires, déjà acté par l’École de Francfort sans lui trouver de substitut crédible, conduisit à éluder l’enquête empirique afin de produire la plus grande indignation possible face aux souffrances sociales. Ici, la politique, implicitement ou explicitement aimantée par le motif de la révolution totale19, et déliée de la texture sociale et des tendances effectives qui s’y manifestent, dicte unilatéralement sa loi à une sociologie qui n’en est plus que la servante.

Le retour réflexif annoncé par Elias à l’occasion du procès Eichmann vira alors à la parodie, dès lors que logiques sociales et logiques génocidaires se recouvrèrent, dans une indistinction qu’aucune enquête empirique ne confirme, selon ce schéma critique où il convient de documenter ce qui en réalité a été posé a priori. L’effroi, indignation maximale, devient imperceptiblement le moteur politique dominant de la sociologie. Alors, la métaphore du juif, sous la modalité du concentrationnaire décharné ou du déchet humain promis à la destruction, se mit à travailler la conscience européenne malheureuse, mais, dans un même mouvement, pour en expulser les juifs réels : ceux effectivement ciblés et tués, un à un et en masse, avec une énergie dont Elias signale pourtant que seule « la force de la croyance » (entendons : une sécrétion idéologique spécifique motivant une action exterminatrice) est en mesure d’expliquer. C’est pourquoi ce qui anime intérieurement et positivement le criminel, à savoir la motivation antisémite, la sociologie critique doit l’éluder. L’explication du crime repose alors sur des déterminismes sociotechniques ou des mécanismes situationnels, rendant la politique nazie à notre actualité la plus immédiate et la plus quotidienne.

Cette mutation dans l’approche du phénomène nazi a pour condition une identification avec le collectif criminel. La critique hyperbolique de la modernité suppose en somme qu’un nazi sommeille en chacun de nous. Aussi, ce geste d’identification a-t-il reçu une attention précoce en Allemagne, puisque c’est elle qui élabora le projet d’extermination, puis l’exécuta avec ses complices européens. Mais, dès lors que la responsabilité du crime s’est dilatée aux limites de l’Europe, elle déboucha paradoxalement sur une sécrétion idéologique nommée « antisémitisme secondaire »20. Manifestée dans le lieu de production de la critique qui mêle sphères académique et militante, elle repose sur une sémantique commune qui combine, avec des dosages variés, une relativisation de la Shoah, une interpolation des places de la victime et du bourreau, une dénonciation de l’instrumentalisation de la Shoah par un lobby juif international et/ou par l’État d’Israël. Cette tendance s’est renforcée lorsque, selon les mots d’Elias, « à la masse croissante des événements défiant l’image que nous avons de nous-mêmes en tant que sociétés civilisées21 » se sont additionnés les crimes coloniaux, entraînant une spirale où la lutte pour leur reconnaissance en passe toujours davantage par la dénonciation d’une captation de l’attention publique excessive par la Shoah.

La métaphore du juif, sous la modalité du concentrationnaire décharné ou du déchet humain promis à la destruction, se mit à travailler la conscience européenne malheureuse, mais, dans un même mouvement, pour en expulser les juifs réels : ceux effectivement ciblés et tués, un à un et en masse, avec une énergie dont Elias signale pourtant que seule « la force de la croyance » (entendons : une sécrétion idéologique spécifique motivant une action exterminatrice) est en mesure d’expliquer.

Cette politique de la sociologie critique s’est logiquement reflétée dans l’enthousiasme avec lequel l’accusation de génocide, sur les campus de sciences humaines, sera régulièrement retournée contre l’État d’Israël, en renversant les places que le procès Eichmann avait fixées. Procédant du même foyer d’irradiation, du même processus d’auto-accusation mal maîtrisée des sujets modernes, cette ardeur dispense un soulagement à l’idée que la victime partage enfin la condition du bourreau22. Cette pente, Elias, ne pouvait la prévoir, puisqu’il rapporte l’événement de la destruction des juifs d’Europe à un effondrement, donc à une séquence historique délimitée qui n’appelle ni à sa dilution ni à son extension. Certes, la sociologie est contrainte d’affronter l’image de soi désormais dépréciée des Européens mais, selon Elias, sans prendre un tour tragique qui obère l’avenir, sans qu’elle ne cède sur son principe actif qui a pour moteur la modernité émancipatrice européenne, même si cette dernière se trouve à présent lestée d’une ambivalence imprévue. Telle ne fut cependant pas la voie dominante de la sociologie critique : à l’individu émancipé forgé dans la politique de l’État-nation, succéda, d’abord imperceptiblement, puis nettement, le criminel générique tapi en nous, un homme ordinaire incapable de résister aux logiques meurtrières que la modernité instille jusque dans la vie quotidienne. À la perspective d’Elias, où l’universalité de l’émancipation transite à travers chaque unité de survie nationale qui aspire, chacune à leur manière, à lui donner corps, se substitue un mauvais infini, celui de la destruction génocidaire, au cœur de la conscience tragique des Européens.

  1. N. Elias, « L’effondrement de la civilisation » [1961-1962], dans Les Allemands, op. cit., p. 398-527. ↩︎
  2. Ibid., p. 400. ↩︎
  3. Ibid., p. 399. ↩︎
  4. Ibid., p. 401. ↩︎
  5. Ibid., p. 399-400. ↩︎
  6. Ibid., p. 400. ↩︎
  7. N. Elias, « L’effondrement de la civilisation », art. cité, p. 413-414. ↩︎
  8. Max Horkheimer, « Sur la capture d’Eichmann » [1960], dans Notes critiques, 1949-1969. Sur le temps présent, Paris, Payot, 1993, p. 206. ↩︎
  9.  S. Neubauer, « Elements of a Critical Theory of Zionism… », art. cité, p. 129. ↩︎
  10. Erich Fromm, « Preface », dans James R. Newman, The Rule of Folly, New York, Simon & Schuster, 1962, p. 7-11. ↩︎
  11. Les comités juifs des ghettos sommés par les nazis de gérer l’extermination, avant d’être eux-mêmes liquidés. ↩︎
  12. Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, trad. par Anne Guérin, Paris, Gallimard, 1966 [1963]. ↩︎
  13. Alors que Hannah Arendt avait elle-même tant insisté sur la puissance propre de l’idéologie, entendue comme « la logique de l’idée », dans son étude du totalitarisme, contradiction qu’il est difficile d’expliquer. ↩︎
  14. Sur cette tendance à la dépolitisation du nazisme, voir Danny Trom, La promesse et l’obstacle. La critique radicale et le problème juif, Paris, Cerf, 2007, p. 91-149. ↩︎
  15. En trois ans, on compte des centaines de contributions dans Dissent, Commentary, Jewish Frontier, Partisan Review en réaction à Eichmann à Jérusalem. ↩︎
  16. Günther Anders écrira en 1964, dans un texte sous la forme d’une adresse au fils d’Eichmann, que ce dernier est une victime au même titre que les juifs assassinés par son père, indistinction promise à une certaine postérité en faisant des Européens les victimes d’une époque dominée par le technique : Nous, fils d’Eichmann. Lettre ouverte à Klaus Eichmann, trad. par Sabine Cornille et Philippe Ivernel, Paris, Rivages, 2003. ↩︎
  17. Sur le processus de relance de la critique et ses répercussions sur les sciences sociales, voir D. Trom, La promesse et l’obstacle, op. cit. ↩︎
  18. Richard Kilminster, « Critique and Overcritique in Sociology », Human Figurations, vol. 2, no 2, 2013, p. 1-13. ↩︎
  19. Pour une caractérisation du « style » radical, voir Bernard Yack, The Longing for Total Revolution. Philosophic Sources of Social Discontent from Rousseau to Marx and Nietzsche, Princeton, Princeton University Press, 1986. ↩︎
  20. Voir les travaux de Werner Bergmann. Pour un commentaire et un prolongement de cette thèse : Bruno Quélennec, « “Les Allemands ne pardonneront jamais Auschwitz aux Juifs” (Zvi Rex). Genèse, portée et limites du concept d’“antisémitisme secondaire” », Cités, vol. 87, no 3, 2021, p. 33-50, en ligne : https://doi.org/10.3917/cite.087.0033. ↩︎
  21. N. Elias, « L’effondrement de la civilisation », art. cité, p. 399. ↩︎
  22. Comme le signale avec force le sociologue Abram de Swaan que l’on peut compter parmi les sociologues eliasiens : « Les enthousiasmes anti-israéliens. La tragédie d’un processus aveugle », Raisons politiques, vol. 16, no 4, 2004, p. 105-124, en ligne : https://doi.org/10.3917/rai.016.0105. ↩︎

Photo de Danny Trom

Danny Trom

Danny Trom est sociologue du politique et directeur de recherche au CNRS. Ses travaux articulent la sociologie de l’expérience politique et une réflexion sur le fait juif en Europe, l’exil et l’État d’Israël. Ses recherches portent notamment sur la persistance du fait juif, la condition minoritaire en Europe et les reconfigurations du lien entre diaspora, États-nations et Israël.