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K. Les Juifs, l’Europe, le XXIe siècle
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# 264 / Edito

Parmi les différences qui distinguent les diasporas européenne et américaine, il en est au moins une que l’on peut regarder avec un certain degré d’envie, particulièrement en ces temps troublés. À la lecture de l’entretien de Michael Walzer – initialement paru en janvier dans Haaretz – que nous proposons cette semaine, cette différence saute aux yeux : il s’agit de la liberté de ton avec laquelle l’intellectuel américain parle de cet Israël auquel il tient, au moment où il prononce à son égard la critique la plus ferme. Pourquoi, à l’inverse, est-il si difficile pour les juifs européens de critiquer Israël sans avoir le sentiment de se dédire, voire sans se trouver accuser de traitrise ? D’où leur vient ce réflexe obsidional qui réfrène trop souvent l’expression critique de leur sionisme ? Sans doute peut-on l’expliquer par l’histoire d’une Europe coupable, et donc frappée d’un profond doute quant à sa propre capacité à protéger ses juifs. Il en résulte une anxiété qui confère à l’État d’Israël le statut du gardien, de l’ultime recours pour leur protection. Ceci contraste avec la position des juifs américains, citoyens du « gardien du gardien », statut assumé par les États-Unis dans les dernières décennies, même si elle est aujourd’hui remise en question par la relation purement opportuniste de l’administration Trump à Israël. Autrement dit, les juifs américains sont en position de pouvoir penser, qu’au fond, ils peuvent bien se passer de cet État, les Européens n’ont pas le luxe de ce détachement relatif. Reste néanmoins à prendre la mesure du tournant réactionnaire ayant lieu dans cet État auquel on est existentiellement attaché, et à trouver les ressources pour ne pas se dédire par le silence. Ceci est d’autant plus impérieux que ce tournant s’assume dans son éloignement de l’ancrage historique de l’État d’Israël dans l’Europe diasporique. La loi inique et discriminatoire sur la peine de mort qui vient d’être adoptée à la Knesset, et sur laquelle nous aurons à revenir, nous y oblige, encore une fois. L’injustice qu’elle manifeste nous renvoie au point le plus saillant de la critique de Walzer, à savoir la poursuite d’une logique de guerre qui finit par radicalement remettre en question la légitimité de ce que la guerre avait à défendre. De la lecture de ce que le grand penseur de Guerres justes et injustes a à dire sur ce qui s’est passé à Gaza, on peut alors espérer trouver de quoi penser la situation présente. C’est précisément ce que la rédaction de K. s’est proposé de faire avec franchise dans un texte introductif à son propos.

Au Brésil, c’est un tout autre type de franchise qui fait parler d’elle. Celle-là consiste d’abord à dire ouvertement tout ce qu’on regrette d’une époque révolue où la hiérarchie imaginaire des races était bien ordonnée, et à célébrer celui qui avait promis de débarrasser le monde de ces juifs qui le menaçait. Depuis quelques dizaines d’années en effet, et tout particulièrement depuis la présidence Bolsonaro, les groupes néo-nazis se sont démultipliés dans le Sud du Brésil, si bien que leurs activités en sont venues à défrayer la chronique. Le philosophe brésilien Renato Levin-Borges nous propose cette semaine une plongée dans cet univers de fait-divers et de svastikas, et une réflexion psychosociologique sur l’ancrage particulier du néo-nazisme au Brésil. Rappelant les vagues d’immigration italienne et allemande au milieu du XXe siècle, et la persistance d’un imaginaire racial hérité de la colonisation, il montre comment cette histoire vient s’articuler aux angoisses actuelles de déclassement pour produire un antisémitisme particulièrement virulent.