# 253 / Edito
Alors que l’attention internationale se tourne vers l’Iran où le peuple se soulève et la répression se déchaîne, une petite musique résonne à nouveau dans le discours ambiant. On l’avait déjà entendue en juin dernier, à l’occasion des bombardements israéliens sur les sites nucléaires iraniens, lorsque le chancelier allemand Friedrich Merz avait par exemple affirmé qu’Israël faisait « le sale boulot pour nous tous ». Tandis qu’un Trump assume de n’agir que pour ses intérêts bien compris, le monde occidental en crise attendrait-il de l’État d’Israël qu’il agisse avec abnégation, voire une certaine disposition sacrificielle ? Le texte de Noémie Issan-Benchimol et d’Elie Beressi interroge les racines chrétiennes de cette représentation d’un Israël avant-poste, voire homme de main, de l’Occident, la faisant remonter à la figure de l’exécuteur sacré qui accomplit la violence « nécessaire » et permet aux autres de garder les mains propres. Surtout, les auteurs invitent les Israéliens et ceux qui les soutiennent à s’émanciper de cette injonction qui leur fait endosser un rôle périlleux et empêche que leur action politique et militaire soit évaluée selon leurs propres critères normatifs.
Cent ans après la naissance de Claude Lanzmann, vient de sortir Je n’avais que le néant, le film de Guillaume Ribot réalisé à partir des 270 heures de rushes de Shoah non retenus au montage1, tandis qu’une exposition du Mémorial de la Shoah met à disposition des enregistrements audio inédits issus du travail de préparation du documentariste. C’est l’occasion pour Danny Trom de revenir sur la manière dont Lanzmann cherchait à inscrire le génocide dans un présent indépassable, et sur la tension intrinsèque à ce projet, puisque le temps passe et les générations se renouvellent. C’est aussi celle de se demander ce qui demeure de l’héritage de Lanzmann, et notamment de ces Temps modernes qui n’ont pas trouvé de continuation après sa disparition. Qu’il reste des Temps, c’est possible, mais de leur cap fondateur, ils semblent avoir largement dérivé.
En novembre dernier, se tenait à Berlin une conférence organisée par la Fondation Heinrich Böll et Haaretz visant à interroger « l’après ». Que sont capables de dire les Allemands sur Israël, notamment sur la question de la colonisation en Cisjordanie, et jusqu’où ce genre de rencontre peut-elle les amener à clarifier leur position ? Réciproquement, dans quelle mesure la pente la plus critique de la gauche israélienne se trouve-t-elle freinée par la responsabilité aiguisée des Allemands vis-à-vis d’Israël ? Le reportage de Paul Bernard-Nouraud rend compte de ce subtil équilibre de tensions et d’influences réciproques, interrogeant les gênes et les infléchissements ayant émaillé cette conférence, dont on aurait aimé qu’elle clarifie que la sécurité d’Israël, en tant que « raison d’État » allemande, suppose l’apaisement des rapports avec les Palestiniens.
- Le film de Guillaume est disponible en DVD chez Carlotta films et visible en streaming sur le site d’Arte. ↩︎