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K. Les Juifs, l’Europe, le XXIe siècle
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Silence ! On commémore

Et soudain, le silence
Et soudain, le silence

« Une mécanique idéologique de haine conjuguée à une épidémie de lâcheté » : c’est ainsi qu’Emmanuel Macron a qualifié le moment de la persécution des juifs dont Marc Bloch fut l’une des victimes révoltées, jusqu’à combattre l’occupant et ses affidés, être arrêté à Lyon le 8 mars 1944 par des auxiliaires français de la Gestapo, torturé dans les locaux de la police allemande, puis fusillé par les Allemands le 16 juin 1944 à Saint-Didier-de-Formans, avec d’autres résistants. Où commence la lâcheté et à partir de quel seuil devient-elle épidémique ? L’antisémitisme, qui ne peut devenir antisémitisme d’État – c’est-à-dire s’exprimer dans des lois persécutrices – que parce qu’il s’appuie sur la société dont l’État moderne procède, fournit un grand nombre de cas de figure qui permettent d’explorer ce seuil. Évoquant Vichy, le discours du président de la République a décrit quelques-uns des paliers sociaux qui permettent de mesurer la progression du mal. Parmi eux, il n’a pas omis de mentionner l’Université, dont Marc Bloch fut en effet par deux fois exclu en tant que juif, par ordre légal, mais sans que ses pairs n’y aient vu alors beaucoup à redire. L’épidémie de lâcheté, dira-t-on, était alors au plus haut. Qu’il y ait eu des justes, ou simplement des récalcitrants, ne change rien à l’ampleur du phénomène qu’il faut bien après coup constater.

Après coup ? La portée d’une panthéonisation est d’édification, elle s’adresse au présent et à l’avenir. C’est donc s’efforcer de faire que l’on ne vienne plus, justement, après coup, pour déplorer trop tard ce qui n’a pas pu être empêché. Dès lors, il est permis de questionner. Que nous disent Marc Bloch, son expérience, la stigmatisation et la persécution du genre de juif qu’il était – assimilé, Français avant tout, selon une figure qui a eu en France de glorieux représentants, et dont aucun n’a décrit sa judéité plus ou moins imperceptible de la même manière – de l’antisémitisme d’aujourd’hui ?

La question est on ne peut plus légitime, si du moins on admet que l’antisémitisme est à l’ordre du jour. Empiriquement, il se trouve que c’est le cas. Et il se trouve que le matin même de la panthéonisation de Marc Bloch, Guillaume Erner ne l’a pas laissée de côté. Il a ainsi posé cette question à deux experts de l’œuvre de l’historien. Il s’est projeté au-delà de l’après coup, en interpelant les universitaires en fonction pour qu’ils nous éclairent sur la leçon à tirer de l’enseignement de la vie et de l’œuvre de Marc Bloch pour aujourd’hui. Évidemment, ajoutait-il pertinemment, l’antisémitisme n’étant plus légal, et étant même illégal, il faudrait considérer ce qu’il en est de ses modalités contournées d’expression; outre les violences et les crimes, il faudrait aussi sonder les formes actuelles d’ostracisme et le changement des pancartes où l’on n’écrit plus « n’achetez pas aux juifs », ou « entrée interdite aux juifs », mais où l’on revisite les stratégies du boycott en se donnant les « sionistes » pour cible à pourchasser partout. 

Réponse de l’universitaire : rien. Un silence, non pas embarrassé, mais un refus. Puis, comme un couperet, à l’adresse du journaliste insistant : « On vous laisse parler tout seul ». La journée la plus chaude de l’histoire du pays aura commencé à la radio par ce silence glaçant, suivie de la sentence : vous êtes seuls, vous pouvez continuer à interroger ce qu’il en est de l’antisémitisme, l’épidémie de lâcheté du présent, éventuellement même la mécanique idéologique de haine qui en est le corrélat, vous ne trouverez pas de répondant et moins encore une réponse à votre question inopportune, déplacée, ridicule, méprisable.

Que la mécanique idéologique s’élabore dans certaines officines partisanes est une chose, que l’épidémie de lâcheté soit si avancée en est une autre. Les deux marchent ensemble, mais pas au même rythme. Surtout, elles le font sans avoir à se donner le mot. Ce qui frappe alors, ce n’est pas que les juifs – quels qu’ils soient, assimilés ou pratiquants, imperceptibles pour eux-mêmes ou pour les autres, ou se rendant plus perceptibles à eux-mêmes ou aux autres, sionistes revendiqués ou indifférents, voire opposés à ce que le sionisme préconise, concernés ou pas, voire opposés à ce que devient Israël – ne puissent pas faire entendre ce qu’ils vivent. Telle n’était pas la teneur de la question du journaliste. C’était que le public constitué de l’ensemble des personnes qui écoutent et lisent, puisse interroger, à la lumière de ce qu’a représenté Bloch dans l’histoire nationale, ce qu’il en est de l’antisémitisme aujourd’hui, en tant que haine spécifique et en tant qu’attitude généralisée consentant à l’exclusion des juifs. « Quelle est la question ? », ose finalement dire le maître, après que le journaliste le relance, feignant de ne pas entendre le rappel à la responsabilité qui lui est adressé en tant que professeur au Collège de France. Et de conclure, en réitérant la fin de non-recevoir du « on » qu’il représente. Boycottons la question, déclare-t-il, sachant que ceux qui alors s’identifient à ce « on » qu’il invoque suivront effectivement la consigne. Le cordon sanitaire est la méthode de l’université qui veut rester pure, et aussi tranquille qu’on peut l’être. Tranquille de ressasser que Marc Bloch fut un grand historien résistant, et que l’antisémitisme, décidément, c’était très mal.