Marc Bloch au Panthéon
Français juif ou Juif français ?
Le 23 juin 2026, Marc Bloch entrera au Panthéon. Mais quel Bloch la République honore-t-elle : le grand historien des Annales, le combattant des deux guerres, le résistant assassiné par les nazis, le patriote républicain ? Ou le Juif français que Vichy voulut retrancher de la nation ? Annette Becker reprend cette question à sa source. L’historienne attentive aux mots, aux filiations, aux archives et aux silences, restitue la trajectoire et la complexité d’un homme qui se voulut avant tout français sans jamais renier sa naissance juive.
« Parmi ces sentinelles de l’esprit, ces courageux de l’armée des ombres, Marc Bloch. Volonté française incarnée, par sa lucidité, par son courage. Enfant de l’universalisme français, enfant de ces Juifs d’Alsace, qui exprimèrent la volonté en 1870 d’adopter1 notre République, celle qui émancipe et protège. Professeur, à son tour, pour enraciner en chaque cœur l’amour des Lumières et l’amour de notre patrie. »
Emmanuel Macron a été fort justement inspiré et conseillé en choisissant Marc Bloch en « sentinelle de l’esprit » pour entrer au Panthéon et clore le cycle des hommages aux héros de la Guerre de trente ans, 1914-1944. Il a particulièrement bien exprimé, depuis l’université de Strasbourg où Marc Bloch avait été professeur, ce qui faisait l’originalité de l’historien-patriote, combattant de deux guerres mondiales, 1914-1918, 1939-1940, résistant assassiné par les nazis. Le Président de la République nous invite à revenir et sur l’universalisme et sur le judaïsme de Marc Bloch en le situant à la fois au cœur de la fidélité à la Nation-France et dans la spécificité des Juifs qui avaient, comme ses parents, opté pour la France après la guerre perdue ayant amputé la France de l’Alsace-Moselle. Le mot juif énoncé aujourd’hui, après le génocide et la création de l’État d’Israël, ne renvoie évidemment pas à ce qu’il signifiait pour le jeune Bloch étudiant à l’École normale supérieure au tout début du XX° siècle, puis dans ses responsabilités d’officier – y compris de réserve – et de grand intellectuel jusque dans les années trente, et encore moins à ce qu’il dut endurer dès juillet 40, quand il devint paria d’un « État français » mettant les Juifs au ban de la société. Pour Bloch, plus français que juif, l’individu ne comptait pas face aux drames nationaux à résoudre, car chacun ne devait vivre que pour un seul collectif, celui de la nation France qui avait intégré les Juifs comme citoyens, et où il se sentait parfaitement assimilé. L’individualisme, le communautarisme, toute singularisation d’un groupe dans la nation lui ont toujours fait horreur. Une approche croisée entre l’histoire personnelle et l’œuvre permettent de comprendre le lien entre l’érudit, l’officier Bloch et le Juif proscrit devenu membre de « Franc-Tireur » et un des dirigeants des Mouvements Unis de la Résistance de la très importante région R1, celle de Lyon.
« Je suis Juif »
« Je ne revendique jamais mon origine que dans un cas : en face d’un antisémite. »2 Le judaïsme de Marc Bloch est souvent réduit à cette phrase de L’Étrange Défaite, comme si déclarer être Juif ne consistait pour lui qu’à relever des insultes et à racheter son honneur bafoué, pour mieux prouver qu’il est un « bon Français ». « Je suis Juif » est pourtant une énonciation positive, qui ne renonce à rien, surtout pas à la majuscule qui en langue française est utilisée pour le peuple, pas pour la religion3. Et ce n’est pas non plus le pudique « d’origine juive » que certains, jusqu’à aujourd’hui, se plaisent à utiliser parce qu’il dit tout et rien sur le judaïsme de Bloch.
L’Étrange Défaite est écrite à la fois comme radiographie de la société française au moment du « plus atroce effondrement de notre histoire » et comme l’histoire d’amour avec sa patrie d’un ancien combattant de deux guerres mondiales. L’historien est alors, à 54 ans, persécuté comme Juif, victime de « la grande iniquité », bientôt privé de son appartement parisien et spolié de sa bibliothèque, renvoyé de son poste de professeur à la Sorbonne, et ce dès avant le Statut des Juifs du 3 octobre 1940. Marc Bloch dit « je », en un acte militant de l’été 40, quand les Juifs, citoyens français universalistes, voulant se croire sans aucune différence avec les autres Français, sont exclus de la société. Dès la première page, « la présentation du témoin » passe par celle de l’historien, du citoyen et du Juif : les deux premiers qualificatifs le placent parmi les Français ordinaires. Le Troisième a fait de lui un paria dans sa propre nation. Et Marc Bloch – qui en avait assez de faire des comptes de bidons d’essence pendant la drôle de guerre où il s’était engagé malgré son âge et ses six enfants en 1939 – a-t-il eu connaissance du mot de Tristan Bernard, si éprouvé lui aussi comme Juif dans la catastrophe, « On bloque les comptes, on compte les Bloch ».
Entre Alsace et Affaire Dreyfus.
Pour connaître quel Juif était Marc Bloch, c’est au reste de sa vie qu’il faut d’abord retourner. Vers l’origine alsacienne de sa famille et l’option pour la France en 1871, puis son appartenance à ce qu’il appelait « la pointe de la génération de l’affaire Dreyfus », dans l’engagement républicain au service de la vérité pour la nation. Vérité dont il fera un emblème, au point de demander que soit gravé sur sa tombe « Dilexit veritatem», devise de Renan, dont il lisait et annotait en 1917 les dires sur le judaïsme et le Talmud dans L’Histoire du peuple d’Israël. On peut remonter à son grand-père Marc, dont il porte le prénom, instituteur de l’école communale israélite de Strasbourg après avoir été le seul élève juif de l’école normale d’instituteurs ; à son père, Gustave, élève de l’ENS revenu se battre dans Strasbourg assiégée en 1870, puis optant pour la France. Comme souvent, ce sont les grands-parents, et plutôt les grand-mères qui conservent une certaine pratique religieuse dans les familles, ainsi celles de Marc Bloch. Mais au début du XXe siècle, la religion est complètement mise à l’écart chez ses parents affranchis de toute foi ; ils ont comme oublié leur judaïsme, plus qu’ils le nient ; la mémoire leur reviendrait-elle face aux antisémites ? Enfant puis adolescent précoce, Bloch les as vus affronter l’Affaire Dreyfus. S’il n’est pour lui, comme pour son père, question que de justice, il ne peut oublier de mentionner l’antisémitisme en 1933 à la mort de Charles Andler, fondateur de la germanistique et professeur au Collège de France : « J’ai senti se lever en moi de très vieux souvenirs où mon père était très étroitement attaché : des heures poignantes de l’affaire Dreyfus, lors du procès de Rennes. (…) Cela juste au moment où l’Allemagne est ce que nous la voyons, – il y a là quelque chose de tragique, ne trouvez-vous pas ? »4. L’Affaire a en effet eu un retentissement important dans sa famille, qui avait atteint les sommets de la méritocratie républicaine : par l’École normale supérieure pour son père, Gustave, tandis que le père de sa future femme, Paul Vidal, avait été polytechnicien et membre de l’État-major, tout comme Alfred Dreyfus. Gustave Bloch a pu, dans les premiers temps, croire Dreyfus coupable ; cela est tout à fait typique de ces Israélites – euphémisme pour eux synonyme de Juifs français – qui placent la fidélité à la République et à ses institutions, a fortiori l’armée, au-dessus de tout.
Pour Bloch, plus français que juif, l’individu ne comptait pas face aux drames nationaux à résoudre, car chacun ne devait vivre que pour un seul collectif, celui de la nation France qui avait intégré les Juifs comme citoyens, et où il se sentait parfaitement assimilé.
Marc Bloch est souvent revenu sur l’Affaire Dreyfus au cours de sa vie. Dans Apologie pour l’histoire ou métier d’historien, sa dernière œuvre, rédigée pendant la Deuxième Guerre mondiale et publiée de façon posthume, il réfléchit aux rythmes de l’histoire, « science des hommes dans le temps » et en vient à la notion de génération : « Il y a, en histoire, des générations longues ou des générations courtes. Seule l’observation permet de saisir les points où la courbe change d’orientation. J’ai appartenu à une école où les dates d’entrée facilitent les repères. De bonne heure je me suis reconnu, à beaucoup d’égards, plus proche des promotions qui m’avaient précédé que de celles qui me suivirent presque immédiatement. Nous nous placions, mes camarades et moi, à la pointe de ce qu’on peut appeler, je crois, la génération de l’affaire Dreyfus. L’expérience de la vie n’a pas démenti cette impression »5.
Qu’entendait Marc Bloch par « l’expérience de la vie » de sa génération ? Avant tout l’engagement républicain au service de la vérité, qui animait ces jeunes « fous de la République » (Pierre Birnbaum). C’est sans doute pour cela qu’à la question « religion » de son dossier d’entrée à l’ENS en 1904, il ne répond pas. Non seulement il ne pratique pas, mais il se place déjà dans la séparation des Églises et de l’État qui n’aura lieu officiellement qu’un an plus tard ; il apprécie la laïcisation de l’État, une exception française en Europe. Il se voit exactement comme ses camarades dreyfusards non juifs, réfléchissant à l’injustice intrinsèque faite à Dreyfus. L’Affaire Dreyfus avait pourtant été un sommet de l’antisémitisme et un catalyseur de l’identité juive, mais Marc Bloch la laïcise, en fait un marqueur de la grandeur de la République, qui peut trahir et condamner à tort, mais sait trouver en son sein les hommes capables de lui faire retrouver le droit chemin de la vérité et de l’honneur.
Un « fou de la République » en Guerre mondiale
Sens de l’honneur et du sacrifice, prolongé dans la Première Guerre mondiale, acmé du sacrifice pour l’immense majorité des Français et spécifiquement pour les israélites qui, pour certains, veulent effacer les traces du mépris, pour d’autres « payer leurs dettes » à la République qui les a accueillis. Dreyfus lui-même s’engage dans l’union sacrée en 1914, à 54 ans, comme officier de réserve. « La liste de souscription Henry est enterrée sous la foudre des Shrapnells »6, s’écrie un combattant.
Les Bloch, père et fils, sont très fortement mobilisés. Gustave, le romaniste, trop âgé pour porter les armes, agit sur le font domestique ; Marc, jeune officier, combat sur les fronts militaires de 1914 à sa démobilisation en 1919. Chacun perpétue l’ancrage ancestral dans le territoire national, sans oublier la « petite patrie » alsacienne dont la guerre victorieuse doit permettre le retour dans le giron national. En 1933 encore, Marc Bloch, désormais Professeur à Strasbourg, rend hommage à son maître de l’ENS puis recteur de l’Académie de Strasbourg, Christian Pfister : « L’Alsace parlait en vous. (…) C’est grâce à des hommes comme vous (…) que le souvenir des provinces arrachées à la France est resté présent. (…) Nous savions tout ce que cette terre perdue pouvait apporter au trésor commun de la patrie et tout ce que nous risquions de perdre avec elle »7.
Les Juifs de France étaient en tous points semblables aux catholiques et aux protestants qui établirent leurs statistiques de morts au champ d’honneur et d’héroïsmes pour prouver leur haute participation à la geste de la Nation.
La Grande Guerre a cristallisé le don de soi à la nation dans l’union sacrée, dont il ne faut pas prendre les aspects rhétoriques pour des métaphores. Gustave Bloch se mobilise dans une véritable mission de guerre. Il sert à la fois sa patrie et l’ensemble des Juifs de France en acceptant de faire partie en 1916 du « Comité de recherche des documents concernant les israélites pendant la guerre », destiné à recueillir toutes les initiatives patriotiques juives, au front ou à l’arrière. Il y rejoint des rabbins, des archivistes et quelques universitaires. La commission est présidée par le sociologue Émile Durkheim, qui abandonne alors presque totalement son œuvre personnelle pour se consacrer exclusivement à la cause de la France en guerre. « Il n’est pas sans intérêt de savoir comment les Français d’origine juive, qui n’ont pas embrassé une autre religion, se sont comportés dans la guerre qui a fait appel à toutes les forces du pays », écrit la Commission dans une lettre envoyée en 1917 à toutes les communautés en vue d’établir un livre d’or du judaïsme français qui verra le jour en 1920. En cela les Juifs de France étaient en tous points semblables aux catholiques et aux protestants qui établirent leurs statistiques de morts au champ d’honneur et d’héroïsmes pour prouver leur haute participation à la geste de la Nation. Gustave Bloch, pendant que son fils s’illustrait au front, servait autant qu’il le pouvait sur le front domestique, sans oublier qu’il était Juif, comme le disait l’appel de la Commission : « L’amour qu’ils portent à leur pays ne leur commande pas de renier leur qualité de juifs »8. Marc, lui, sans méconnaitre l’engagement de son père qu’il admirait profondément, ne fait, dans l’état actuel de nos sources, jamais la moindre allusion à son judaïsme pendant la Grande Guerre : « Je suis mort volontairement pour une cause que j’aimais ; j’ai fait en partant le sacrifice de moi-même ; c’est la plus belle des fins. (…) Je suis mort sûr de la victoire, et heureux, – oui vraiment heureux, je le dis dans toute la sincérité de mon âme – de verser mon sang ainsi. (…) Au cas où la question se poserait, il va de soi que je désire des funérailles purement civiles, sans fleurs ni couronnes ». En 1915, dans cette dernière lettre potentielle, le jeune officier Marc Bloch interdit, comme tant d’autres, la douleur du deuil aux siens, ainsi que des funérailles religieuses ; leur déréliction le trahirait. En 1917, il réitère : « Je ne regrette rien. J’ai toujours tenu à la vie. (…) Mais je suis tout prêt au sacrifice, et je l’accepte, j’ose le dire, sans frisson, mais non sans fierté ». Et il détaille très précisément les dons aux œuvres entre lesquelles il entend partager tout ce qu’il possède ; aucune n’est juive.
Sa formation militaire, intellectuelle et affective, avait particulièrement muni le jeune professeur du lycée d’Amiens des valeurs du sol natal pour sa mission de guerre au service de la République, le sacrifice de soi pour le collectif national. Cet ethos est typique de ces civils en uniforme, qui, avec la masse des instituteurs, forment les cadres intermédiaires en temps de guerre ; sous-officiers et officiers de terrain, ils connaissent les violences dans leurs corps, dans leurs sens, vivent en première ligne avec leurs hommes, d’où leur taux de perte.
De jeunes mariés juifs dans la Strasbourg retrouvée
Même s’il se considérait complètement assimilé et sécularisé et tenait alors le judaïsme, même culturel, aux marges quasi invisibles de sa vie, Marc Bloch a épousé quatre mois après le retour du front une femme juive, Simonne Vidal, fille de polytechnicien, d’un milieu très aisé, mi-Juifs du Comtat-Venaissin, mi-Alsaciens. Simonne s’était engagée aussi dans la Grande Guerre et avait été décorée pour son dévouement auprès des blessés et prisonniers à Dieppe, où son père avait la charge de première importance de ravitailler Paris par la Seine.
Volonté des familles ? Le mariage civil très rapidement organisé fut suivi d’un service religieux à la synagogue de la rue Buffault. Les Bloch-Vidal connaissaient-ils la ritournelle ?
« Le petit Yid marchand de flanelle
Se marie rue des Tournelles,
Le négociant en bijoux faux
S’adresse à la rue Buffault
L’Israélite plus notoire
Va rue de la Victoire
Mais le Juif vraiment comme il faut
Se marie à Saint-Pierre-de-Chaillot. »
Puis c’est le départ vers l’université de Strasbourg où le jeune couple s’installe, retour aux origines dans une ville et une université déterminées à devenir des vitrines de l’excellence française. Bloch aime les partages intellectuels avec de brillants collègues, l’interdisciplinarité, la liberté de la recherche, l’entente singulière avec Lucien Febvre qui les mènera à créer la Revue Les Annales économiques et sociales, premier numéro le 15 janvier 1929. Aucune allusion au judaïsme dans tout cela, encore qu’en 1927 Le Rayon, journal de la communauté juive libérale de France, annonce laconiquement, dans sa rubrique « brèves » de la vie juive internationale : « Strasbourg – » M. Bloch est nommé professeur d’histoire du Moyen-Âge à l’Université » ». Bloch est assez connu pour que cette nomination soit annoncée, et jugé assez juif pour figurer dans Le Rayon.
Est-ce le Salomon de la cathédrale de Strasbourg, ou celui de celle de Chartres, dont il conservait une photographie sur son bureau, qui a inspiré certains de ses travaux ? Passer du roi-juge de l’Ancien Testament aux légendes médiévales chrétiennes, inspirées du judaïsme et de l’Islam, dans des complications intellectuelles et religieuses extrêmes qui nécessitaient une érudition sans limites, voilà ce qui excitait au plus haut point Marc Bloch.
Il était l’homme des « étranges chemins de traverse », remarque très précoce d’un collègue anglais qui l’avait enchanté au point qu’il la cite en 1924 dans une note des Rois thaumaturges : « This curious bypass of yours »9. Rois thaumaturges qui font justement de Marc Bloch un inventeur de l’anthropologie historique pratiquée aujourd’hui, mais que les médiévistes d’alors n’ont guère compris dans toute leur ampleur. Certains l’ont même soupçonné de n’être pas capable de comprendre toutes les subtilités du christianisme en tant que Juif. C’est Robert Fawney – résistant dans le réseau du Musée de l’Homme, il sera déporté à Mauthausen dix-huit ans plus tard –, qui lui assène le coup de grâce : « On se demande si M. Bloch était bien préparé à comprendre ce qui est nécessaire avant d’expliquer, les sentiments et les idées des hommes de cette société catholique qu’était l’Europe au Moyen-âge 10». Bloch, piqué au cœur de son métier d’historien, et sans doute comme Juif de France renvoyé à une altérité qu’il croyait d’un autre âge, rappelle à son collègue catholique que l’autosuffisance ne permet pas de faire de l’histoire-problème, la seule qui vaille : « il possède, pour son propre compte, cette certitude. Je ne puis que lui envier les satisfactions qu’il en tire ».
Passer du roi-juge de l’Ancien Testament aux légendes médiévales chrétiennes, inspirées du judaïsme et de l’Islam, dans des complications intellectuelles et religieuses extrêmes qui nécessitaient une érudition sans limites, voilà ce qui excitait au plus haut point Marc Bloch.
Bloch écrivait dès 1917 dans ses notes de lecture : « Sur l’histoire de France et pourquoi je ne suis pas conservateur.
Il y a deux catégories d’hommes qui ne comprennent rien à l’histoire de France : ceux qui ne ‘sentent’ pas le sacre de Reims – ceux qui ne ‘sentent’ pas le mouvement des Fédérations »11. C’était vingt-cinq ans avant l’exclamation de L’Étrange défaite : « Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération. Peu importe l’orientation présente de leurs préférences. Leur imperméabilité aux plus beaux jaillissements de l’enthousiasme collectif suffit à les condamner »12. C’est précisément la cathédrale de Reims qui servait d’écrin à l’un de « ces enthousiasmes collectifs ». Bloch est tenant d’une historiographie Troisième République universelle, celle de l’élan du « peuple » de la Révolution française, de la nation en armes, Valmy et La Marseillaise de Jean Renoir. C’est un homme du premier XX° siècle, même si son immense œuvre d’historien le plaçait dans ce domaine fort en avance sur la plupart de ses collègues. L’historien médiéviste amateur d’archives, d’art, de voyages, de montagnes, n’a pas changé de point de vue de 1917 à 1940, c’est le monde qui a changé autour de lui, et combien.
1933 : l’antisémitisme « à travers la membrane frontière. »
Marc Bloch a dénoncé tôt et fort, avec lucidité, l’antisémitisme hitlérien, tout en le cantonnant au pays étranger qu’était l’Allemagne qu’il connaissait très bien pour y avoir étudié puis fait de nombreuses recherches. Il se méfiait tout autant de l’Autriche, même avant l’Anschluss, et de l’URSS : « Le communisme à la russe, le nazisme, sont à leur façon – et historiquement parlant – des religions. (…) Forme d’enthousiasme »13. Cette prescience intellectuelle ne l’empêcha pas de se réjouir en 1933 de l’échec de la venue d’Einstein au Collège de France qui eût pu l’empêcher de se présenter, car elle aurait gelé un poste ; il ne pense pas une seconde que le physicien était menacé en Allemagne. Dans une lettre de Londres à Febvre, il décrit avec enthousiasme la vie intellectuelle britannique et en vient à parler sans empathie des persécutions dont sont victimes ses collègues juifs allemands recueillis à Oxford ; tout ce qui l’intéresse c’est de savoir s’ils rendront leurs articles prévus pour les Annales : « Vu là-bas Koebner, chassé de Breslau et réduit à s’en aller, l’année prochaine, enseigner, en hébreu, sur la colline de Sion : en hébreu, que, naturellement, il lui faut préalablement apprendre ». Le sionisme, autre entité étrange et étrangère qui répugne à l’historien. La fondation récente de l’Université hébraïque de Jérusalem ne risque pas de le faire changer d’avis, et qu’un grand érudit comme Koebner y ait accepté un poste le dépasse. « Vu aussi, Kantorowicz (…) dont l’histoire est plus curieuse : il n’a été, dit-on, recueilli à Oxford que par erreur, car il appartient – je répète ici encore dit-on – au faible pourcentage de non-aryens que les nazis ont décidé de conserver. Un peu suspect, un peu trop aimable et confiant, assurément : mais intelligent, vivant ; pas du tout Herr Professor »14.
Pourtant, tout au long de ses candidatures au Collège de France, son but suprême dans la vie, peut-être à cause du mot France, et sûrement parce que le Collège se trouve au sommet de la pyramide universitaire, il se heurte à différentes strates de jalousies intellectuelles mêlées d’antisémitisme et doit bien le reconnaître. Il a toujours milité pour plus de collaborations internationales et se lamente encore, en 1935 auprès de Pirenne, de l’individualisme national des chercheurs, qu’il oppose à toute possibilité de faire « une histoire totale » : « La confrontation des travaux érudits des différents pays aboutit à un véritable coq à l’âne. Voilà ce que devraient faire nos congrès, poser des questions. Mais chacun est bien trop fier de sa petite communication, cueillie dans son petit champ ». Il persiste, lui dont « la méthode « éprouvée » est celle d’une « immunisation contre la généralisation superficielle et facile »15, comme le dit André Siegfried, rapporteur de sa candidature pour le Collège de France : « sous peine de sclérose, ce sont de vieux casiers, périmés et faussement commodes, qu’il s’agit de briser ».
« Ce qui m’effraie, plus que tout autre chose, c’est cette incapacité de juger les valeurs, cette camaraderie de corps, cet esprit d’Institut qui envahissent tout, même chez les meilleurs ou qui devraient être tels. » – Marc Bloch
En 1934, Bloch, qui avait retiré sa candidature pour que Febvre, plus âgé de huit ans, soit élu avant lui, croit à son élection et s’offre encore le droit d’en plaisanter : « Il y a comme naguère un syndicat Dreyfus, qui fit beaucoup parler de lui, aujourd’hui un syndicat Bloch. Permettez-moi de vous en nommer secrétaire »16. Par la suite, s’il est capable d’analyser avec lucidité l’antisémitisme, il le repousse comme élément dominant de ses échecs, tout en essayant de comprendre les contradictions de certains. Il commente en particulier le refus du sinologue Henri Maspero17 de voter pour lui, dans une prescience insupportable à lire aujourd’hui : « Maspero est certainement sincère quand il dit : “je ne suis pas antisémite”. Sincère et trompeur. Il y a deux sortes d’antisémitisme. Celui qui veut exterminer, (mot illis.). Ce n’est pas le plus dangereux en raison de ce qu’il a d’excessif et de répugnant. Et celui du « numerus clausus » : beaucoup plus inquiétant, (mot illis.) plus répandu. (…) Il y a en un mot, le conformisme, et puis une marge de non-conformisme, séparée du reste du feuillet par un beau trait net, à ne jamais dépasser ».
Les années trente sont complexes. C’est aux professeurs juifs que Bloch réserve ses traits les plus mordants, en particulier à Sylvain Levi qui fait partie de ceux qui ne veulent pas de lui au Collège ; il aurait fait remarquer qu’avec lui cela ferait un peu trop de Juifs – voire de Bloch, avec Camille et Jules – dans cette Institution. Bloch, furieux de son nouvel échec, exécute ceux qui ont voté contre lui : « “De l’antisémitisme du Juif arrivé”. Il y aurait à écrire là-dessus quelques pages cruelles. (…) Aussi je pense, je ne sais quel sentiment d’une différence, où se reconnaît la proximité du ghetto. (…) Il serait bien intéressant d’étudier famille par famille les étapes de l’assimilation culturelle. On découvrirait, je crois, de grands contrastes, et, peut-être que les lignées rabbiniques ont été les plus promptes à se franciser. Cependant, tout cela dit, je retrouverai la langue oubliée de mes ancêtres pour affirmer que si Maspero et le Collège voulaient absolument un “goy”, il eût été parmi ces idolâtres, si bas que les mette le Talmud, possible de trouver un peu mieux que Cornaeert »18.
Le style si clair du professeur rejeté devient exceptionnellement confus, son écriture illisible : « Il y a là un symptôme extrêmement grave. (…) Et peut-être le plus redoutable n’est-il pas ce qui me touche, de ma personne, plus particulièrement : je veux dire l’indiscutable recrudescence d’antisémitisme – qui d’ailleurs, en elle-même est un phénomène social si curieux (osmose à travers la membrane frontière !). (…) Non : ce qui m’effraie, plus que tout autre chose, c’est cette incapacité de juger les valeurs, cette camaraderie de corps, cet esprit d’Institut qui envahissent tout, même chez les meilleurs ou qui devraient être tels »19. Analyse si percutante des corps constitués français, ici l’université, qui préfigure celles de L’Étrange Défaite. Magnifique formule que cette « osmose à travers la membrane frontière » : Bloch est bien trop français pour accepter la francité de ce qui le frappe, bien modérément par rapport à ce qui l’attend.
« Le « poison » de la « grande injustice » : l’antisémitisme de l’État français.
C’est dans les jours qui suivent la défaite de 1940 que Bloch mesure pour la première fois ce qui est, au double sens du terme, innommable. La « présentation du témoin » de L’Étrange défaite – cri d’amour s’il en est d’un patriote à sa patrie – est un acte militant de l’été 40, quand les citoyens français juifs sont petit à petit exclus de la société, dès avant la promulgation du Statut des Juifs en octobre : « assez bon historien (je) n’ignore point que les prédispositions raciales sont un mythe et la notion même de race pure une absurdité particulièrement flagrante ». Marc Bloch comprend bien que des arguments scientifiques rationnels anciens, démontrés – il n’y a pas de race juive, pas plus qu’une race allemande ou française – ne sont plus audibles. Alors il passe à la preuve par l’histoire, énumère les services rendus par ses ancêtres à la nation, en remontant jusqu’à la Révolution française qui avait fait des Juifs des citoyens. La liste des soldats de sa famille, depuis son arrière-grand-père en 1793, jusqu’à lui en 1914-1918 et en 1939-1940, illustrent la normalité, voire la banalité citoyenne et patriote de son parcours de passionné de la France : « J’ai été élevé dans le culte de ces traditions patriotiques, dont les Israélites de l’exode alsacien furent toujours les plus fervents mainteneurs (…) La France (…) j’y suis né, j’ai bu aux sources de sa culture, j’ai fait mien son passé, je ne respire bien que sous son ciel, et je me suis efforcé, à mon tour, de la défendre de mon mieux »20.
La loi du 17 juillet 1940, qui interdisait la fonction publique aux citoyens français récents – de père étranger ou naturalisés eux-mêmes – ne le concernait pas, mais on y associait la possibilité de relever dans l’arbitraire total tous les agents publics, sur « simple rapport du ministre compétent »21. Ainsi Lucien Febvre, qui, lui, peut se rendre en zone nord, lui confirme en septembre que Paris est « morne, triste et replié sur lui-même » et qu’au Collège, « Il y a les non-Aryens : ordre de leur interdire de faire cours et de supprimer leurs noms de l’affiche »22. Au même moment, Bloch, en zone sud, se rend à Vichy pour savoir où il sera affecté ; on lui fait comprendre que le retour à Paris des « non-aryens » sera difficile à cause des « brimades “raciales” » des occupants. « J’ai prévenu tout le monde là-bas que si je retournais à Paris, j’entendais être traité comme fonctionnaire français et comme officier français ; que je n’avais pas un caractère à rien accepter d’autre… »23.
Fonctionnaire, professeur, officier français, c’est bien ce que croira lui nier d’être, un mois plus tard, le « statut » qu’il écrit toujours entre guillemets. On le veut seulement juif et pour cela pas Français ? Tout en revendiquant son judaïsme, face à ces antisémites, il va n’être que Français. Il parle d’ailleurs de « co-statufiés », ajoutant, « Je ne peux vraiment pas écrire co-religionnaires »24. Et il se livre à une critique en règle de ceux qu’on appelle parfois « les Juifs de cour » : « Ne me croyez pas hanté, sur toutes choses, par le “statut”. Je connais des Israélites qu’il hypnotise ; qui dans les malheurs de la France, ne savent voir que lui, qui auraient peut-être tout accepté si MM. Rothschild, Stern ou Louis Dreyfus avaient été admis, comme les copains, à l’honneur d’une collaboration qu’ils auraient sans doute, volontiers sollicitée. “Il y a beaucoup de maisons dans la demeure de mon père” et même quelques mauvais lieux. Je n’habite point dans ceux-là »25.
Lui qui a offert toute sa vie à la République s’affirme plus que jamais « bon Français » en refusant Vichy, l’anti-France de ceux qui ont mené à la défaite et vont au-devant des exigences de l’ennemi, répandant la traitrise de la « grande injustice ».
La plume de Bloch revient avec une angoisse frénétique sur l’essence tragique du « statut » : « L’antisémitisme est un poison subtil, contagieux, polyfiltrant. (…) Le grand mal voyez-vous, c’est l’esprit de distinction ; c’est le numerus, simplement le nombre, avant d’être clos. Le dénombrement ne précède pas seulement, il propose presque forcément clôture, tacite ou expresse. J’ai vu cette évolution s’annoncer, lentement, sûrement, dans les années qui ont précédé la guerre. C’était de cette façon que se faisait, chez nous, l’osmose de l’esprit raciste d’à côté. Et elle était, cette évolution, beaucoup plus dangereuse que l’antisémitisme avoué, stupide, violent »26. « Poison », « osmose » : on retrouve le goût pour la biologie de Bloch qui fait plus ici que filer une métaphore ; la science biologique aurait dû être capable de lutter contre les fantasmes dévastateurs du racisme.
Mais Bloch voit avec impuissance que le « poison » de la « grande injustice » se répand ; les Juifs étant devenus pour l’État des ennemis, et traités comme tels par ceux qui « servent l’État », à quelque échelle que ce soit. Il n’hésite donc pas sur le seul contrepoison possible : l’engagement pour sa France dans la certitude de la primauté absolue de son identité nationale. Lui qui a offert toute sa vie à la République s’affirme plus que jamais « bon Français » en refusant Vichy, l’anti-France de ceux qui ont mené à la défaite et vont au-devant des exigences de l’ennemi, répandant la traitrise de la « grande injustice ».
L’historien, le citoyen français, ne se présente pas que comme témoin et acteur ostracisé, il prend la plume pour décrire, analyser, servir. Il entre immédiatement dans la Résistance de l’esprit en juin 1940, dès « les premières notes jetées sur le papier » de ce qui sera L’Étrange défaite, puis dans celle des armes. Le témoignage de l’avocat Lucien Vidal-Naquet – qui a péri à Auschwitz-Birkenau en 1944 – corrobore tout à fait Bloch : « Avoir eu 20 ans en 1918, avoir, soldat français, pris cette route de Paris-Strasbourg, qu’à plus de 40 ans je devais reprendre dans l’autre sens comme fuyard, écrasé sous le poids écrasant de la défaite. (…) Nous avons vu la France, après avoir déserté le combat, mettre sa main dans celle du bourreau, qui, loin de lui en savoir gré, profita de son abaissement pour lui imposer les menottes. (…) Les coups qui m’auront atteint le plus profondément sont des balles non pas allemandes, mais françaises. (…) Je ressens, comme Français, l’injure qui m’est faite comme juif ».
Histoire de France, histoire de famille
Même si Bloch est bien décidé en 1940 à résister au nouveau régime, il ne veut pas exposer ses enfants aux « brimades “raciales” »27 et tente de faire comprendre leur différence à Febvre : « L’avenir de mes enfants me torture et celui des vôtres n’est pas plus en balance que celui des autres Français ». Bloch est célèbre, « probablement l’historien français vivant le plus brillant »28, on lui offre un poste à la New School for Social Research de New York à l’automne 1940, malgré les quotas en vigueur aux États-Unis. Il hésite, se demande où il pourra prolonger de la façon la plus efficace sa vie au service de la France et choisit en père de famille, bien persuadé que cet exil sera temporaire, qu’il ne s’agit en rien d’une émigration qui serait trahison : « je ne me suis décidé à partir, d’accord avec ma femme, qu’en pensant aux enfants. Quelques solides raisons qu’on ait d’espérer, on ne saurait jouer leur avenir sur un espoir. Mais quitter ce pays, en ce moment-ci, sera un grand déchirement ». Bloch va jusqu’à parler de « désertion » à son collègue et ami André Mazon qui se charge d’obtenir visas et affidavits à Lyon. Mais les démarches sont longues et inextricables, les deux fils aînés désormais mobilisables ne peuvent plus quitter le territoire, et, en juillet 1941, Marc et Simonne Bloch doivent renoncer, aussi déchirés pour leur famille que soulagés tant leur amour de la France est le plus fort : « Pour nous, vous le savez, nous n’avons jamais eu, au fond de nos cœurs, la moindre envie de fuir un sol où tout nous attache, et s’il ne s’agissait que de notre sort, nous le jouerions avec joie sur l’espoir, ardemment chéri, d’un retour de la France aux traditions françaises ». La France étant ontologiquement orientée vers la liberté et donc la libération, ses épreuves ne peuvent être que passagères : « tous ceux qui l’auront méritée ne verront pas la grande récompense. Elle n’en sera pas moins celle qu’ils ont souhaitée et préparée ».
Un Juif trahi par sa France
Marc Bloch rappelle à son fils Etienne ce que lui avait dit avant la guerre son neveu Jean Bloch-Michel : « Dans mon métier, quand on est juif, on rencontre, pour arriver, plus de difficultés qu’un autre. Pour atteindre le même point, il faut à un Juif, plus de travail et de talent qu’à un non juif. Il suffit de le savoir et d’agir en conséquence ». Et Bloch d’ajouter : « Le mot est juste, je crois, et plus encore aujourd’hui – ou même demain – qu’hier ; et surtout en ce qui concerne le travail. Et ce n’est pas après tout un grand malheur »29. Dans les notes additionnelles non publiées de L’Étrange défaite, 11 lignes de la main de Marc Bloch montrent son désarroi, jusque dans l’écriture tourmentée, devant ce qui lui paraît incompréhensible :
« Antisémitisme
Il y aurait toute une étude à écrire sur ses progrès. On ne s’imagine pas combien en 14 malgré la proximité de l’Affaire, l’atmosphère était ill. Joffre a pour médecin particulier un médecin-major Dreyfus. Un des premiers Alsaciens ayant fui l’Alsace que reçoit Poincaré est Blumenthal. Gallieni à Paris s’entoure de J.Reinach, Klotz, Guinzbourg. (…) Le général Valabrègue, membre du Cons. sup. de la Guerre, n’était-il pas Juif ?
Comment expliquer ! »30
« Les coups qui m’auront atteint le plus profondément sont des balles non pas allemandes, mais françaises. (…) Je ressens, comme Français, l’injure qui m’est faite comme juif. » – Lucien Vidal-Nacquet
Tant qu’il s’agissait des « maux infligés (par) l’énergumène de Berchtesdagen »31, vainqueur et occupant, Bloch pensait pouvoir expliquer. Quand la France, ou ce que prétend être la France, s’en prend à des Français, la tâche devient impossible, on n’explicite pas une trahison. Ces notes sont composées avant tout de citations des écrits de Foch, de Joffre – que Bloch favorise nettement dans sa vision du Premier Conflit mondial, souvenir du « miracle de la Marne » où il avait combattu lui-même –, du Journal de Poincaré où il cherche les allusions perfides à Pétain. Ces notes, comme tout le livre, sont traversées par la Grande Guerre, mais elles ont été rédigées, contrairement à l’essentiel du premier jet de l’ouvrage, après la promulgation des deux « statuts » des Juifs des 3 octobre 1940 et 2 juin 1941. Ce n’est donc plus le professeur-soldat Bloch qui écrit, au cœur des évènements dont il est à la fois acteur et chroniqueur, mais celui dont son pays a fait un paria, exclu de son université, la Sorbonne, même s’il obtient une dérogation – extrêmement rare – grâce à l’ancien élève de son père Jérôme Carcopino, devenu recteur, pour continuer à enseigner en zone sud32. Bloch ne se sent que « rescapé de la grande iniquité »33 en étant nommé à l’université de Strasbourg repliée à Clermont-Ferrand jusqu’à octobre 1940, à Montpellier ensuite. Là le doyen Fliche, antisémite et partisan d’une histoire religieuse institutionnelle aux antipodes de l’histoire des représentations de la foi et des croyances menée par Bloch, lui mène la vie dure, exige qu’il prépare l’agrégation sans sa documentation, un concours auquel les Juifs n’ont plus le droit de se présenter34. Quand, le 11 novembre 1942, les nazis occupent toute la France, Bloch sait qu’il n’a plus qu’une option : entrer dans la clandestinité de la Résistance.
« Dans le trou noir où l’on se sent enfoncer, conservons du moins les liens humains qui nous sont chers. »35
Bloch ne connaît qu’un seul contrepoison, le patriotisme, l’engagement. Aussi le fait que Febvre, l’ami, le quasi-frère aîné, ait tenu à continuer à publier leur revue des Annales malgré l’effacement « légal » du nom du co-directeur juif a été à l’origine de leur plus grave différend. Tous deux refusent l’ordre nouveau, et Febvre envoie à Bloch une lettre très affectueuse et émouvante, le 3 octobre 1940, jour de la promulgation du « statut » : « Mon cher ami, comment vous dire les sentiments que la lecture des journaux provoque en nous ? On ne comprend même pas… (…) À quoi bon vous dire ce qui se passe dans nos têtes et dans nos cœurs. (…) Mon cher ami, nous nous unissons tous pour vous envoyer, à vous, à Madame Bloch, à votre mère, à tous les vôtres, nos pensées les plus affectueuses et les plus fidèles. De tout cœur vôtre ».
Les deux amis ne conçoivent cependant pas leur mission du temps de l’occupation de la même façon ; leurs échanges épistolaires du printemps 1941 deviennent cinglants. Febvre ne peut se résoudre à ne pas exister de façon publique, à ne pas prolonger l’œuvre accomplie en s’accommodant des nouvelles lois tout en changeant le nom de la revue en Annales d’histoire sociale. Se rendre à la loi scélérate qui l’« expulse » de sa vie est intolérable à Bloch qui se débat au nom de l’unité des Français : « Pour vous faire saisir toute ma pensée, je vous dirai simplement que si je m’appelais, par exemple, Wallon, au lieu de m’appeler Bloch, ma réaction, vis-à-vis d’une démission, serait exactement la même »36. Bloch finit par accepter pour prolonger leur travail commun : « Il faut un établi. Peu importe ce que deviendront les copeaux »37.
Il fait ce cadeau d’extrême amitié à Febvre en continuant à publier dans la revue sous le nom de Fougères. Pour lui, la vie intellectuelle ne saurait être séparée de l’engagement personnel, y compris physique, dans la lutte pour la libération de la France. Le choix, pour signer ses contributions aux Annales, de Fougères, nom du village où Bloch et sa femme avaient acheté une maison, lieu choisi de l’enracinement, de l’appartenance physique au sol de France, est plus qu’un pseudonyme imposé par les circonstances, il s’agit d’une véritable métonymie : Bloch est Fougères, parce que Bloch est la France.
Pour Bloch, la vie intellectuelle ne saurait être séparée de l’engagement personnel, y compris physique, dans la lutte pour la libération de la France.
Fougères, puis Arpajon, Chevreuse, pseudonymes du résistant. Deux autres choix attirent, eux, l’attention sur le Juif : Benjamin, son troisième prénom, et surtout Narbonne, ville avec laquelle il n’avait pas d’attache particulière, mais qui avait eu au Moyen-âge un « roi des Juifs »38. Marc Bloch, qui lisait tout, avait forcément eu connaissance du bel article d’Israël Levi en 1904, « Le roi juif de Narbonne et le Philomène ». En 1926, un volume d’hommages de la Revue des Études juives avait été offert à ce grand érudit, où figurait en particulier Moïse Ginsburger, rabbin et historien du judaïsme alsacien que Bloch fréquentait à Strasbourg et qu’il avait consulté pour sa communication puis article « La vie d’Outre-tombe du Roi Salomon »39. Georges Altman, son camarade du Mouvement Franc-Tireur, l’appellera toujours « notre Narbonne »40.
Spoliation
En 1940, Lucien Febvre et d’autres proches se rendent dans l’appartement des Bloch loué au 17 rue de Sèvres pour mettre à l’abri quelques biens précieux et tout ce qu’ils ont pu. Début 1941 encore, le médiéviste toujours interdit de retour à Paris a pu se faire envoyer de la documentation pour son enseignement. Mais les lois de Vichy contre les personnes juives s’accompagnent de mesures contre leurs biens. L’ordre de réquisition de « l’appartement du professeur juif Bloc (sic), au 7° étage » est daté du 23 décembre 1941. Des officiers allemands s’installent dans l’appartement et commettent les premiers saccages. « Élévation à la Dignité militaire » : Bloch fait mine de plaisanter de façon cryptée. Hélas, l’immeuble comporte une grande terrasse intérieure41 où a été installée une batterie antiaérienne que commandent les doubles occupants de sa France et de son appartement. Quand Bloch écrit à Febvre, il ne sait pas encore que l’appartement a été totalement vidé en avril-mai 1942 dans le cadre de la Möbel-Aktion, sous la supervision de l’ERR, Einsatzstab Reichleiter Rosenberg, chargée des confiscations dans les territoires occupés. Les réquisitions, euphémisme pour spoliation et vols, sont officiellement traitées par la “Direction des affaires de réquisition et d’occupation” créée en 1941 par Charles Magny, préfet de la Seine. La préfecture transmet les ordres rédigés en allemand, comme le document portant le nom de Bloch le montre, puis tout est mis sous scellés. C’est ainsi que tout ce qui restait dans l’appartement des papiers de famille des Bloch, ses archives, ses livres et autres biens ont été emportés, revendus, distribués à des Allemands « dans le besoin ». Les livres et tous les biens privés de ce « Juif ennemi du Reich » rejoignirent ceux de 40000 autres logements de Juifs spoliés à Paris et redistribués à travers l’Europe entière42. Quel désastre et quelle ironie, pour celui qui avait voué sa vie à l’étude et particulièrement à celle des « sociétés européennes comparées » où l’Allemagne, une autre Allemagne, tenait tant de place.
Bloch contre l’UGIF, au nom de la France
Le gouvernement de Vichy, dès l’été et l’automne 1940, a mis en place sur le modèle nazi des mesures spécifiques contre les Juifs avec le premier « statut des juifs » du 3 octobre et la loi du 4 octobre permettant d’interner les « ressortissants étrangers de race juive ». Au cours de l’année 1941, dès la création du commissariat aux questions juives dirigé par Xavier Vallat, une ordonnance allemande institue la spoliation généralisée des Juifs en zone occupée. Puis ce sont les premières grandes rafles – les textes officiels disent « ramassage » de « nuisibles », animalisation et réification assumées – de Juifs étrangers et le second statut des Juifs de juin qui universalise les mesures d’aryanisation et de recensement en zone occupée, avec port de l’étoile jaune obligatoire. On sent l’étau se resserrer de plus en plus sur tous les Juifs, même si la xénophobie mêlée à l’antisémitisme écrase d’abord les Juifs étrangers, dont il est clair que le binôme Theodor Dannecker, l’homme d’Eichmann en France, et Xavier Vallat veulent se débarrasser : les camps d’internement ne sont plus suffisants, un plan général de déportation est en gestation.
Dannecker tient à la centralisation, à l’uniformisation des mesures contre les Juifs, donc Vallat multiplie en zone sud aussi les ordonnances, les interdictions professionnelles, les spoliations, et force tous les Juifs à être regroupés dans une organisation qui permettrait de les compter et de les contrôler. Ce sera, à partir du 29 novembre 1941, l’Union générale des Israélites de France. L’UGIF est obligatoire pour tous les Juifs et remplace toutes les organisations juives, en particulier les différentes œuvres caritatives, si importantes depuis 1940.
« La France (…) est notre patrie. (ne pas) nous isoler moralement de la communauté nationale dont, même frappés par la loi, nous voulons rester les membres fidèles. (…) Nous sommes Français. Nous n’imaginons pas que nous puissions cesser de l’être. » – Marc Bloch
C’est alors que Marc Bloch intervient directement. Français, il n’appartient à aucune institution juive et prend la tête de l’opposition à l’UGIF dont il comprend bien que ce sera une machine à marginaliser encore plus les Juifs de France. Il avait déjà exprimé sa position très clairement au printemps 1941 dans un échange avec Jean Ullmo, en charge d’un Bureau d’étude du Consistoire. Marc Bloch refuse de participer, à l’inverse de son père pendant le Premier Conflit mondial, à l’entreprise de documentation du Consistoire de Lyon. Pendant la Grande Guerre, les Juifs arboraient leur part d’héroïsme pour la communauté nationale à l’égal de tous les citoyens, tout comme leur documentation et leurs livres d’or. Désormais, c’est en tant que parias qu’ils accepteraient de prêter leur concours intellectuel ?
« Je considèrerais comme très fâcheux tout effort pour réunir une documentation qui ne se centrerait point exclusivement sur la démonstration de la thèse suivante (dont nous savons la vérité) : les juifs (sic) français sont des Français comme les autres. (…) Nous aurons à redemander un jour notre place légitime dans la communauté française dont, moralement, nous ne sommes jamais sortis. (…) Évitons de donner des armes à ceux qui voudraient nous cantonner dans n’importe quel ghetto. Les réfugiés, qui ont été jetés chez nous par les persécutions dont ils étaient les victimes dans leur patrie d’origine, devaient être les bienvenus dans le pays des droits de l’homme. Leur cause n’est pas exactement la nôtre. »43
Le mot ghetto n’est pas employé par hasard par l’historien ; le refus ancien du communautarisme et des liens transnationaux comme le sionisme sont très typiques des Israélites français, qui n’accueillaient d’ailleurs pas facilement, dès le début du siècle, les Juifs étrangers venus principalement de l’est, jugés trop religieux et « arriérés ». Même Durkheim, qui avait pendant la Première Guerre mondiale aidé les Juifs étrangers, en particulier russes, et essuyé pour cela une forte campagne antisémite, plaisantait de son penchant : « Jamais je n’ai été aussi enjuivé. Si cela continue, je vais devenir le conseiller et le tuteur du judaïsme exotique. Il faut reconnaître qu’il y a là de grandes misères de toutes sortes »44.
Bloch reprend les mêmes arguments dans une lettre-pétition qu’il rédige pour affirmer son refus aux dirigeants de l’UGIF qui ont négocié avec Xavier Vallat en croyant sauver leur vocation philanthropique pour tous les Juifs, ceux de la France occupée comme de la partie sud45. Bloch ne leur reproche pas exactement de collaborer – il peut accepter les motifs humains, philanthropiques derrière l’acceptation –, mais de ne pas comprendre que la France est une et indivisible, et la situation de guerre temporaire. Il le répète, encore et encore, il n’y a qu’une France pour tous les Français : « La France (…) est notre patrie. (ne pas) nous isoler moralement de la communauté nationale dont, même frappés par la loi, nous voulons rester les membres fidèles. (…) Nous sommes Français. Nous n’imaginons pas que nous puissions cesser de l’être. Ni pour nous ni pour nos enfants nous ne saurions concevoir d’autres destinées qu’un avenir français ». La lettre comprend quatorze fois les mots français ou patriote en deux pages et se termine par « chevalier de la Légion d’honneur, au titre militaire, Croix de guerre 1914-1918 – cité à l’ordre du corps d’armée (1940) ». Vingt-six sur les vingt-sept signataires ralliés à la position de Marc Bloch sont des anciens combattants de 14-18 et/ou titulaires de la Légion d’honneur. On retrouve chez tous, professeurs, médecins, avocats, ingénieurs, les mêmes valeurs, allégeance totale et défense héroïque du territoire national par les armes. Marc Bloch et les 27 signataires n’ont pas pu savoir que les notables arrêtés le 12 décembre 1941, concentrés au secret à Compiègne jusqu’au départ du convoi n°1 pour Auschwitz le 27 mars 1942, avaient exigé qu’on leur rendît leurs décorations de guerre et leur Légion d’honneur pour traverser la ville jusqu’à la gare, impressionnant même les gendarmes français chargés de les convoyer menottés46.
« J’affirme donc s’il le faut face à la mort, que je suis né juif »
Saul Friedländer a tiré de ces textes l’idée que Bloch, comme l’historien allemand Kantorowitz, refusait sa judéité : « Il apparaît chez tous deux que leur foi inconditionnelle dans cette unité mythique, la nation, était censée en définitive les guérir et les racheter du stigmate d’une altérité reconnue et pourtant inacceptable, leur judéité »47. C’est très simplificateur, au moins pour Marc Bloch. Friedländer ne connaissait pas la lettre « testament » de Marc Bloch datée du 18 mars 1941, où il refusait, en non-croyant, que « fussent récitées les prières hébraïques » sur sa tombe, mais où en revanche il disait haut et ferme : « Mais il me serait plus odieux encore que dans cet acte de probité personne pût rien voir qui ressemblât à un lâche reniement. J’affirme donc s’il le faut face à la mort, que je suis né Juif ; que je n’ai jamais songé à m’en défendre ni trouvé aucun motif d’être tenté de le faire. Dans un monde assailli par la plus atroce barbarie, la généreuse tradition des prophètes hébreux, que le christianisme, en ce qu’il eut de plus pur, reprit pour l’élargir, ne demeure-t-elle pas une de nos meilleures raisons de vivre, de croire et de lutter ?
Étranger à tout formalisme confessionnel comme à toute solidarité prétendument raciale, je me suis senti, durant ma vie entière, avant tout et très simplement français. Attaché à ma patrie par une tradition familiale déjà longue, (…) je l’ai beaucoup aimée et servie de toutes mes forces. Je n’ai jamais éprouvé que ma qualité de juif mît à ces sentiments le moindre obstacle. (…) Je meurs comme j’ai vécu, en bon Français.
Il sera ensuite – s’il a été possible de s’en procurer le texte – donné lecture de mes cinq citations »48.
Marc Bloch affirme de nouveau son judaïsme quand l’État français renforce ses persécutions, mais ce ne sont pas des prières hébraïques, le Kaddish, qu’il suggère de réciter sur sa tombe : ses citations militaires sont converties en invocations et ses décorations clament son seul engagement sacré, pour la République française. Il demande qu’on place bout à bout les quatre citations pour « action d’éclat » reçues pendant la Grande Guerre et celle de la campagne de 1940 : un seul tableau d’honneur du combattant de deux guerres mondiales. L’incise, « s’il a été possible de s’en procurer le texte », affirme le professionnel des archives, du témoignage, de la trace. Dernier pied de nez à la législation nouvelle en vigueur : la citation de 1940 et l’attribution de la Croix de guerre avec étoile de bronze a été homologuée par le général Dentz, « Président de la Commission d’octroi des récompenses de la guerre 39-40 » de l’armée croupion de Vichy en 1942. L’administration administre, elle « pense en retard », ou elle ne pense pas49.
C’est dans ce contexte qu’il faut replacer la démarche de Marc Bloch auprès de l’UGIF. Sous prétexte d’entraide, on va, pense-t-il, encore plus marginaliser les Juifs de France. À la première lecture, il est fort choquant que Marc Bloch semble nier toute possibilité de solidarité avec les Juifs étrangers : « Ne rien proposer, ne rien faire, ne rien tenter, qui, fût-ce dans le dessein de soulager les plus respectables infortunes, puisse avoir pour effet, direct ou non, de nous isoler moralement de la communauté nationale, dont, même frappés par la loi, nous voulons rester des membres fidèles »50. Si Marc Bloch et les signataires refusent d’être regroupés, en tant que Juifs français, et encore moins avec des Juifs étrangers, c’est parce qu’ils sentent bien que c’est une façon de donner encore plus de prise à leur exclusion de la citoyenneté. Pour Bloch, la ligne de partage reste celle de la nationalité : il y a des Français et des étrangers ; le fondement de l’identité est l’amour et la foi dans la France, ce francojudaïsme qui vit sans le savoir ses dernières heures.
Le refus ancien du communautarisme et des liens transnationaux comme le sionisme sont très typiques des Israélites français, qui n’accueillaient d’ailleurs pas facilement, dès le début du siècle, les Juifs étrangers venus principalement de l’est, jugés trop religieux et « arriérés ».
Ce refus d’être associé à une quelconque communauté juive organisée n’empêche pas Bloch d’essayer d’aider dans la mesure de ses moyens, soit des Français, soit des réfugiés. Il est très fier que sa fille aînée Alice travaille dans une maison d’enfants de l’Organisation de Secours aux Enfants, au château du Masgelier, dans la Creuse, dirigée par Jacques Bloch (un homonyme), où se trouvent avant tout des Juifs étrangers, au point que leur historienne l’a surnommée, « Une république d’enfants ou Vilno à la campagne ». Comme dans toutes les maisons d’enfants de l’OSE, on enseigne la culture française (spécialité d’Alice) et l’agriculture de jardinage pour les besoins immédiats, dans les dangers de plus en plus grands quand la zone sud n’existe plus. Exfiltrations d’enfants vers les États-Unis (quand c’est encore possible, jusque début 41) ou vers la Suisse, voisinage immédiat de futurs « Justes » et de délateurs, le tout sous la supervision de la troisième direction de l’UGIF en zone sud, celle de la « Santé »51.
Bloch savait que dans la persécution il y avait de terribles gradations. En 1941, l’Israélite patriote ne pouvait imaginer la suite de l’histoire, ce n’est pourtant pas faute d’avoir bien cerné le pétainisme, la collaboration, le collaborationnisme, mais le « crime sans nom » dénoncé par Churchill dans l’été 1941 lors de l’invasion de l’URSS par les nazis, c’était encore autre chose, encore que… Au moment des rafles de la zone sud décidées et organisées par Vichy à l’été 1942, Bloch écrit à Febvre : « Je ne sais si des yeux indiscrets se poseront sur cette lettre. Cela arrive, disent les méchants. Je ne verrais, en ce cas, aucun inconvénient à leur apprendre, à ces subtils yeux, que l’opinion ici a été fortement indignée et secouée beaucoup plus profondément que je ne l’aurais imaginé par les arrestations, séparations et déportations de Juifs étrangers, ou soi-disant tels. On a vu les camions. Il y a eu des arrestations dans la région. Et ce spectacle humain a parlé haut dans les campagnes, où, comme le disait un de mes voisins, et non des moins rustauds, on continue à penser que “ces gens-là sont des hommes comme nous” »52. Il n’était pas nécessaire de savoir ce qui se passait à l’arrivée « à l’est » des trains de déportés pour avoir compris qu’une entreprise de déshumanisation d’une ampleur inconnue était en cours.
« Mort pour la France. »
En mars 1944, Otto Abetz triomphe à l’arrestation du « juif français nommé Block, et dont le pseudonyme est Narbonne ». Or, son dernier faux nom était Blanchard ; est-ce par ironie alors, ou plus probablement par le hasard de l’attribution de faux papiers, que Marc Bloch a prolongé la « vraie » guerre dans la clandestinité en portant à Lyon le nom du général qui lui avait accordé une belle citation en 1940, mais qu’il étrillait dans L’Étrange Défaite ?
Marc Bloch est arrêté avec plus de 70 membres des Mouvements Unis de Résistance dans une intense campagne menée contre les « terroristes » au printemps 1944, et par les nazis, et par la milice. Milice qui s’enorgueillit de ce beau coup de filet alors que c’est le SIPO-SD aux rangs grossis de Français travaillant pour la « police allemande » qui a été chargé de l’opération à Lyon. Et c’est d’ailleurs la propagande des journaux allemands, encore plus que la française, qui, ayant compris que derrière Blanchard se trouvait Bloch, va se déchaîner contre « des bandes d’assassins en France sous la direction de Juifs ». Au-delà de la prise importante que représentait ce chef de réseau, le fait qu’il fût juif justifiait plus que jamais le combat existentiel mené contre les ennemis par excellence que sont tous les Juifs, au moment où les nazi et leurs collaborateurs français étaient en train de perdre la guerre.
De l’instrumentalisation d’un parcours ?
En 1945, Lucien Febvre parlait de la « mort sainte » de Marc Bloch et a capitalisé sur le héros martyr de la Résistance. C’est ainsi que L’Étrange défaite a été publiée dès 1946. En 1949 paraît l’ouvrage inachevé de Marc Bloch, Apologie pour l’Histoire ou Métier d’historien. Hasard, nécessité, en 1949 on a inscrit sur les murs du Panthéon « M. Bloch » dans la liste des « écrivains morts pour la France pendant la guerre de 1939-1945 » qui prolongeait celle de la Première Guerre mondiale tout en gommant sciemment la différence entre 1939-1940 et 1940-1944-5.
Marc Bloch est alors devenu l’icône de l’intellectuel civique, au point que l’on a essayé de diverses façons de célébrer ou de récupérer son nom et ses combats.
Dans les années 1960-1970, Fernand Braudel – que Bloch n’appréciait guère avant-guerre – a pris toute la place avec sa « longue durée ». Le retournement vers l’historien Marc Bloch s’est opéré dans les années 90, quand il a été célébré dans sa précocité intellectuelle avec la redécouverte des Rois thaumaturges, et des Fausses nouvelles de la guerre, deux chefs d’œuvre d’anthropologie historique comparée, dédiées au Moyen-âge, pour le premier, à la Grande Guerre pour le second, non sans que les deux périodes s’interpénètrent. On a alors enfin perçu que si l’auteur de La Société féodale n’était pas un grand savant coupé des réalités de son temps, c’est que sa méthode historique même le faisait partir du temps présent pour mieux appréhender le passé. Marc Bloch est alors devenu l’icône de l’intellectuel civique, au point que l’on a essayé de diverses façons de célébrer ou de récupérer son nom et ses combats. Son nom a été donné à des rues, trois lycées en France, une promotion de l’ENA, le centre de recherche franco-allemand à Berlin. Pour l’université de Strasbourg, la nomination a été rendue difficile par quelques relents d’antisémitisme. Mais, le 18 juin 1994, l’adjoint au maire de Strasbourg Norbert Engel inaugure une rue Marc Bloch dans la ville où il avait accompli l’essentiel de sa carrière : « Strasbourg en ce jour n’honore pas Marc Bloch, Strasbourg en ce jour est honorée par son nom. Et notre dette est immense et inextinguible ». De quel honneur et de quelles dettes s’agissait-il en 1994 ? Et aujourd’hui, à la veille de la panthéonisation annoncée justement dans la grande salle de l’université de Strasbourg ? Entrée au Panthéon proposée en particulier par Étienne Bloch, qui n’avait pas abouti en 2006 à cause d’une proposition parallèle pour Alfred Dreyfus. Jacques Chirac avait alors choisi de ne pas choisir ; quelle ironie pour Marc Bloch qui avait été si influencé par l’Affaire.
Le 23 juin 2026, vingt ans plus tard, l’historien entrera au Panthéon par le grand fronton, celui de « la patrie reconnaissante » qui n’aura sans doute jamais mieux mérité son titre « d’École normale des morts » (Mona Ozouf). L’exemplarité républicaine de ce parcours de grand intellectuel s’offrant à la France jusqu’au martyre lui vaut de conclure un cycle commémoratif ouvert en 2014 avec le centenaire de la Grande Guerre. L’annonce a ravivé aussi les ardeurs des politiques, et de façon contre-intuitive à droite, voire à l’extrême droite, tant ils se plaisent à vanter son amour de la patrie dans leur sens très étriqué, loin de l’universalisme de Bloch.
Nicolas Sarkozy, pendant sa campagne électorale puis une fois devenu président, a beaucoup cité Marc Bloch, souvent de façon tronquée. En novembre 2009, à La Chapelle-en-Vercors, haut lieu de la cruauté des nazis et de la Résistance, le Président a osé faire appel à l’historien dans un discours centré sur ses projets concernant « l’identité nationale » qui reposerait en particulier sur les origines chrétiennes de la France. Sortir les citations de leur contexte et de leur temporalité est une habitude des faiseurs de discours qui ne recherchent pas la vérité historique, mais utilisent le passé pour leur propagande politique de l’instant. Mais les extraits de L’Étrange défaite sont devenus, à un point vertigineux, une quasi obligation, et encore plus depuis l’annonce de l’entrée au Panthéon de 2024. Or la majorité de l’Europe et singulièrement de la France sont en voie de s’en remettre à des partis issus du vieux fond nationaliste, anti-intellectuel, antisocialiste, anti-étrangers, antisémite (et désormais antimusulmans), tout ce contre quoi Marc Bloch le savant citoyen patriote s’était élevé pendant toute sa vie. Ses petits-enfants et arrière-petits-enfants, les historiennes et historiens ne peuvent que répéter encore et encore que citer Marc Bloch ainsi, en déformant voire en disant le contraire de ses propos, est un outrage à toutes les victimes de la France collaboratrice des nazis, et en particulier des Juifs.
Mais on ne peut, aussi, que s’interroger ici : combien parmi ces outragés à très juste titre de cette appropriation par la droite extrême des idées citoyennes de Marc Bloch ont fait plus que de rappeler son judaïsme du bout des lèvres ? « Marc Bloch est d’origine juive », ou « c’est un fou de la République » ou n’a-t-il pas dit qu’il « n’était juif que face aux antisémites ? ». Cet aspect de sa personnalité est totalement gommé, sauf pour les spécialistes du judaïsme53 et de Vichy. C’est sans doute un hommage à son intégration complète d’Israélite, parfois difficile à comprendre, tant dans la France d’aujourd’hui, quatre-vingts ans après sa mort, ces Juifs patriotes, non religieux et d’autant plus antisionistes que l’État d’Israël n’existait pas, ont quasi disparu.
En 1921, pessimiste, Marc Bloch s’exclamait : « Tout se passe comme si la plupart des hommes circulaient les yeux à demi fermés au milieu d’un monde extérieur qu’ils dédaignent de regarder »54. En décembre 1943, résistant dans la clandestinité, il encourageait sa fille aînée, Alice, en père affectueux et témoin moral : « Les choses vont moins vite que l’homme ne le voudrait et l’historien est payé pour savoir que la mesure de l’histoire n’est pas celle des impétuosités humaines. Mais l’issue est sûre. C’est l’essentiel, sinon pour chacun de nous en particulier, du moins pour les grands intérêts collectifs qui seuls doivent compter »55.
Il n’avait plus que quelques mois à vivre.
- Les Juifs de France, devenus français sous la révolution, n’adoptaient pas la République en optant, ils prolongeaient leur appartenance aux régimes républicains de la France, la III° en l’occurrence. ↩︎
- L’Étrange Défaite dans Marc Bloch, L’Histoire, la Guerre, la Résistance, (Annette Becker et Étienne Bloch, dir.), Gallimard, 2006. ↩︎
- Voir Jonathan Sitbon, « Entre contre-discours et légitimation : la construction d’un ethos testimonial dans l’étrange défaite de Marc Bloch. », Argumentation et Analyse du discours, 21, 2018. ↩︎
- Marc Bloch, Lucien Febvre, Correspondance, Vol. 1, Fayard, 1994. Marc Bloch à Lucien Febvre, 2 avril 1933. ↩︎
- Apologie … dans Marc Bloch, L’Histoire, la Guerre, la Résistance, op.cit. ↩︎
- Le Progrès de la Somme, 13 février 1915 ↩︎
- Archives Etienne Bloch, dans Marc Bloch, L’Histoire, la Guerre, la Résistance, Annette Becker et Etienne Bloch, dir.), 2006, Gallimard. ↩︎
- L’Univers Israélite, 16 novembre 1917. ↩︎
- Les rois thaumaturges. 1983 (1924), cité par Ulrich Raulff, Marc Bloch. Un historien au XX° siècle, Éditions de la Maison des Sciences de l’homme, 2005 (en allemand, 1995) ↩︎
- Le Moyen-Âge, 1926, cité par Rosa Maria Dessi, « Bloch et les images médiévales » dans Marc Bloch, L’histoire en résistance, (dir. Florian Mazel et Yann Potin), Seuil, 2026. ↩︎
- Marc Bloch, Carnets inédits, 1917-1943 (Massimo Mastrogragori, éd.) Éditions Amsterdam, 2025. ↩︎
- L’Étrange défaite, op.cit. ↩︎
- MB à LF, op.cit., vol.2 , début novembre 1934. ↩︎
- MB à LF, op.cit., vol.2, 15 février 1934. ↩︎
- Archives du Collège de France, Registre des délibérations et des élections. ↩︎
- MB à LF, op.cit., vol.2, 9 avril 1934. ↩︎
- Henri Maspero a été lui-même victime des nazis, arrêté ainsi que sa femme pour « activité terroriste » de leur fils Jean. Il est mort à Buchenwald le 17 mars 1945, le lendemain du sociologue Maurice Halbwachs, ami et collègue très proche de Marc Bloch, de l’université de Strasbourg à la Sorbonne. Ce dernier, non juif, est élu en 1944 au Collège de France ; il n’y a jamais prononcé de leçons. ↩︎
- MB à LF, op.cit. vol.2, 19 avril 1936. ↩︎
- MB à LF, op.cit., vol.2 30 mars 1936. ↩︎
- Marc Bloch, L’Étrange défaite, « Présentation du témoin » dans Marc Bloch, l’Histoire, la Guerre, la Résistance, op. cit. ↩︎
- Marc Olivier Baruch, Servir l’État français, l’administration en France de 1940 à 1944, Fayard, 1997, p.121. ↩︎
- LF à MB, op.cit., vol.3, septembre 1940. ↩︎
- MB à LF, op.cit ., vol.3, 8 septembre 1940. ↩︎
- Lettre à André Bloch, 25 avril 1942, dans MB à LF, op.cit. vol.3. ↩︎
- MB à LF, op.cit. vol.3 16 avril 1941. ↩︎
- MB à LF, op.cit. vol. 3 17 août 1941. ↩︎
- MB à LF, 8 septembre 1940, op.cit. ↩︎
- New York Public Library, dossier « Foreign Scholars », 14 octobre 1941. ↩︎
- Lettres à Etienne, 13 septembre 1942, Les Cahiers de l’IHTP, n° 19, 1991. ↩︎
- Notes additionnelles de 1940-1942 environ, transmises par Etienne Bloch. Abréviations respectées. ↩︎
- Lettre à Henri Berr, 3 octobre 1938, Écrire la société féodale, op.cit., p.93 ↩︎
- Cette dérogation est exceptionnelle, une vingtaine de cas seulement. Marc Bloch, comme la plupart de ceux qui bénéficient de cette « clémence », font tout pour qu’elle soit étendue à d’autres, ce qui ne veut pas dire qu’ils ont conscience d’appartenir à un même groupe communautaire. ↩︎
- Bloch à I. Meyerson, 22 mai 1941, dans MB à LF, vol.3, op. cit. ↩︎
- Claude Singer, Vichy, l’université et les juifs, Hachette/pluriel, 1992-1996. ↩︎
- MB à LF, op.cit, vol.3, 8 septembre 40. ↩︎
- MB à LF, op.cit., vol. 3, 16 avril 41. ↩︎
- MB à LF, op.cit., vol. 3, 16 mai 41. ↩︎
- Les médiévistes s’accordent aujourd’hui pour démontrer l’exemplarité des chefs de la communauté juive de Narbonne, les Nassi (prince), de Charlemagne à l’expulsion de 1306 et dont le surnom populaire est resté celui de roi des Juifs. Aryeh Graboïs, « Le “roi juif” de Narbonne », Annales du Midi, 1997. ↩︎
- Revue belge de philologie et d’histoire, 1925. Réédition par les Presses universitaires de Lyon, 2024. ↩︎
- Georges Altman, « Au temps de la clandestinité : notre ‘Narbonne’ de la résistance » dans « Hommages à Marc Bloch », Annales d’Histoire sociale, 1945. ↩︎
- Terrasse qu’il vantait quand ils avaient loué l’appartement lors de son élection à la Sorbonne en 1936. ↩︎
- Isabelle Backouche, Sarah Gensburger, Eric le Bourhis, Appartements témoins, la spoliation des locataires juifs à Paris, 1940-1946, La Découverte, 2025. ↩︎
- Lettre à Jean Ullmo, 2 avril 1941, dans Marc Bloch, L’Histoire, la Guerre, la Résistance, op.cit. ↩︎
- Lettre à Marcel Mauss du 5 février 1916, citée par Annette Becker, « Le savoir des intellectuels juifs en Grande Guerre, entre République, Union sacrée et Barrès. », Archives juives, n°36/2, 2003 p.81. ↩︎
- Renée Poznanski, Être juif en France pendant la Seconde Guerre mondiale, Hachette, 1994. ↩︎
- Annette Becker Des Juifs trahis par leur France, 1939-1944, Gallimard, 2024. ↩︎
- Saul Friedländer a comparé « Marc Bloch et Ernst Kantorowicz » dans leurs réactions à l’exclusion dont ils sont victimes l’un à partir de 1933, l’autre de 1940. Les Juifs et le XXe siècle, dictionnaire critique, (dir. Elie Barnavi, Saul Frieländer), Calmann-Lévy, 2000. ↩︎
- Marc Bloch, L’Histoire, la Guerre, la Résistance, op.cit. ↩︎
- Annette Becker, « Marc Bloch combattant » Chemins de mémoire, 2026. ↩︎
- Texte dactylographié soumis à signature, Marc Bloch, L’Histoire, la Guerre, la Résistance, op.cit. ↩︎
- Katy Hazan, Organisation de secours aux enfants. Katy Hazan, Rire le jour, pleurer la nuit : les enfants juifs cachés dans la Creuse pendant la guerre, 1939-1944, Calmann-Lévy, coll. « Mémorial de la Shoah », 2014, ibid. Les orphelins de la Shoah, les maisons de l’espoir, 1944-1960, Les Belles lettres, 2020. ↩︎
- MB à LF, op.cit ., vol.3, 29 septembre 1942. ↩︎
- Histoire juive de la France (dir. Sylvie-Anne Goldberg), Albin-Michel, 2024. Marc Bloch figure dans le chapitre 13 : « la trahison » ↩︎
- « Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre », Revue de synthèse historique, 1921. Repris plus ou moins à l’identique dans l’Apologie pour l’histoire, op.cit. ↩︎
- Cité par Etienne Bloch, Marc Bloch une biographie impossible,Culture et patrimoine en Limousin, 1994. ↩︎