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K. Les Juifs, l’Europe, le XXIe siècle
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Daoud, nationaliste égyptien et sioniste

Extrait de "Les Juifs, les Arabes, ma famille et moi" (Editions Textuel)

« Même si l’héritage des Juifs d’Orient a largement disparu, je veux me rappeler qu’il a existé. Et s’il a existé, il peut exister à nouveau sous une forme qui reste à inventer. La coexistence judéo-arabe n’était pas un concept pour Moshe, Daoud, Maurice et Elie : elle était une réalité quotidienne » écrit Pierre Hazan dans un livre qui vient de paraître aux Editions Textuel. Il y mêle enquête familiale et histoire politique pour interroger ce que les appartenances juives et arabes ont longtemps eu de commun et de conflictuel. Les bonnes feuilles que nous publions sont consacrées à Daoud, nationaliste égyptien et sioniste...

Daoud Hazan (1869-1946), avocat aux tribunaux mixtes d’Alexandrie. Daoud est le fils aîné d’Eliahou et aussi mon grand-oncle. Non daté. Domaine public.

Quand David devient Daoud

Personne ne m’a jamais parlé de mon grand-oncle David Hazan, le petit-fils de Moshe Hazan. Il est mort en 1946, soit bien avant ma naissance. J’ai appris son existence presque par hasard. Enfant, j’entends quelques fois son nom mentionné au détour d’une conversation par mon père ou son cousin, le fils de ce même grand-oncle. Rien de plus. Je ne possède aucune photo de lui, ni aucune information. Les très rares fois où mon père et son cousin – ils se prénomment tous deux Elie – tombent d’accord, c’est pour dire qu’il « était un énergumène ». Énergumène ? Les deux Elie semblent désapprouver les choix que David a faits dans sa vie. Enfant, j’ignore tout de ces choix qui ne sont jamais nommés. Je crois les avoir entendus dire que David était officier dans l’armée ottomane. Ce qui ne fait aucun sens et, pour moi, ajoute au mystère : le métier des armes n’est guère pratiqué dans ma famille. Qu’aurait fait ce grand-oncle dans l’armée ottomane ? D’autant plus que je pense être le premier depuis bien des générations à avoir accompli le service militaire en Suisse. J’en viens à douter de ces rares échos du passé qui surgissent en moi. Je ne crois pas que le mot de « naïfs » n’ait jamais été prononcé à l’égard de David dans ma famille, mais à postériori, je ressens qu’on l’a classé du côté des « loosers ». Qu’a-t-il donc raté ? La curiosité me pique. Pourquoi la famille l’a-t-elle mis du côté des perdants ? Sans que je le connaisse, il y a quelque chose qui me touche émotionnellement dans ce grand-oncle que je n’ai jamais vu. Je pressens qu’il s’est aventuré hors des sentiers battus, loin du conservatisme familial, et cela me plaît. Dans quelle aventure s’est-il lancé ?

À force de fouiller, internet finit par me livrer les premières informations. L’annuaire israélite de 1942 révèle les engagements de David et me réserve aussi quelques surprises. Dans sa notice biographique, David Hazan a arabisé son prénom en Daoud. Pourquoi l’a-t-il fait ? Quand l’a-t-il fait ? Arabiser son prénom n’est pas anodin, surtout lorsqu’on est le fils aîné du grand rabbin d’Alexandrie, Eliahou Hazan, fils de Moshe, et lui-même issu d’une interminable lignée d’éminents rabbins. Je découvre aussi que David est né à Jérusalem en 1869. Cela me surprend : je pensais que nos racines égyptiennes étaient bien plus profondes : David devenu Daoud est un Juif originaire de Palestine.

Je lis dans cette même notice qu’il arrive en 1889 à Alexandrie. Je trouverai plus tard qu’il a grandi à Tripoli, en Libye, où pendant quatorze ans, son père a été le grand rabbin de la communauté. C’est là que mon grand-père Isaac, son frère, est né. Toujours dans la notice biographique de l’annuaire israélite, je découvre ces lignes très lyriques, au ton embarrassé et pourtant flatteur. Elles lèvent enfin le voile sur son engagement politique :

Maître Daoud Hazan a eu une carrière assez mouvementée. De tempérament fier, n’acceptant ni l’outrage, ni l’injustice, il fut de tous les mouvements nationalistes de son époque. Grand ami du leader égyptien Moustafa Kamel Pacha et de son frère Ali Bey Kamel, après lui, il a longtemps pris part aux intrigues politiques du parti national égyptien et fut condamné à mort puis gracié par les autorités de l’occupation. Il fut promu au titre de bey par le sultan de Turquie. Maître Daoud Hazan est l’un de ceux qui ont le mieux servi leur patrie.

Daoud – appelons-le dorénavant ainsi – a choisi sa cause : le nationalisme égyptien. Je comprends mieux pourquoi aux yeux des deux Elie, eux-mêmes chassés d’Égypte, Daoud apparaît rétrospectivement comme « un énergumène ». L’annuaire reste cependant énigmatique sur la raison précise de sa condamnation à mort : quels crimes a-t-il pu commettre contre les autorités britanniques pour mériter d’être pendu haut et court ? Le mystère plane : aurait-il participé à des actions clandestines au sein du mouvement nationaliste ? Tout cela excite encore plus ma curiosité.

Pourquoi la famille l’a-t-elle mis du côté des perdants ? Sans que je le connaisse, il y a quelque chose qui me touche émotionnellement dans ce grand-oncle que je n’ai jamais vu. Je pressens qu’il s’est aventuré hors des sentiers battus, loin du conservatisme familial, et cela me plaît. Dans quelle aventure s’est-il lancé ?

Qu’est-ce qui pourrait expliquer que ce grand-oncle, né à Jérusalem, ayant vécu son adolescence en Libye et n’ayant jamais habité en Égypte avant l’âge de vingt ans, devienne un fervent nationaliste égyptien prêt à donner sa vie pour la cause ? J’essaie de reconstituer sa trajectoire. En 1889, les Hazan arrivent à Alexandrie. Daoud a tout juste 20 ans et est l’aîné d’une fratrie d’une dizaine de frères et sœurs. Son père, Eliahou (1845-1908), le nouveau grand rabbin d’Alexandrie, est un spécialiste du Talmud. Il doit guider une communauté en pleine expansion dans une ville qui connaît une croissance phénoménale. Son fils aîné, qui n’a connu que deux villes assoupies, Jérusalem et Tripoli, doit trouver sa place dans une Alexandrie qui bruisse de partout.

Je lis que la cité portuaire est l’une des premières villes d’Afrique à avoir un tramway en 1863. Le canal de Suez, terminé en 1869, l’année de naissance de Daoud, a transformé le pays des pharaons en un haut lieu stratégique sur la route de l’Asie. Le boom du coton égyptien, qui fait tourner les usines textiles de Manchester et d’ailleurs, donne une impulsion supplémentaire. Par son dynamisme économique, Alexandrie devient un aimant. La ville attire des migrants syro-libanais, arméniens, italiens, maltais et juifs, venus à la fois d’Afrique du Nord, de l’Empire ottoman ou d’Europe. Elle attire avec eux des capitaux et des idées nouvelles. Alexandrie est l’une des premières villes au monde à avoir un cinéma en 1897. Son essor rejaillit sur Le Caire : la bourgeoisie s’habille selon la mode européenne, mange italien ou français, apprécie le nouveau pâtissier suisse Groppi qui vient d’ouvrir au Caire près de la place Tahrir. On prête ces mots au khédive Ismail Pacha : « L’Égypte fait désormais partie de l’Europe et tourne le dos à l’Afrique et au passé ». À ma surprise, j’apprends que le français est devenu la langue officielle de la cour.

C’est dans cette Égypte en pleine modernisation, au tournant du xixᵉ siècle que Daoud observe les forces montantes. L’anticolonialisme et le socialisme, sur fond de désagrégation de l’Empire ottoman, stimulent tous les nationalismes de la région, en particulier turc, égyptien et juif. Toute cette fermentation intellectuelle le fascine. Une amie, Leila Kilani, spécialiste du xixᵉ siècle en Égypte, m’explique que Daoud fait partie de « la génération de la rupture » : celle qui prend de plein fouet le choc de la modernité européenne. À mes yeux, Daoud vit probablement une double rupture, celle provoquée par la modernité dans le monde arabe ainsi que dans le monde juif, la Nahda et la Haskala.

Se révolte-t-il contre son père, religieux et traditionaliste ? Sûrement. Comment ne se révolterait-il pas ? La ville dégage une telle énergie. Avec d’autres jeunes hommes, Daoud s’insurge aussi contre la Grande-Bretagne qui a imposé son « protectorat masqué » (the veiled protectorate). Officiellement, le sultan ottoman règne toujours sur l’Égypte, mais c’est Londres qui décide de tout après avoir maté en 1882 la première insurrection nationaliste menée par le colonel Ahmed Urabi, qui exigeait qu’on rende « l’Égypte aux Égyptiens ».

Daoud est un étudiant progressiste, anticolonialiste, épris de justice, en rupture avec le vieux monde traditionaliste et conservateur qu’incarne son père. Lui, le Juif de Palestine, se projette dans cette Égypte en pleine modernisation et plus encore, dans cette Alexandrie cosmopolite.

Daoud ne reste pas longtemps à Alexandrie, à peine quelques mois, juste assez pour en faire sa ville d’adoption. Il embarque sur un paquebot pour aller faire ses études de droit à Paris, la ville phare de l’époque. Après ses cours, je le vois fréquenter les cafés enfumés du Quartier latin, se lancer dans de grandes lectures et autant de discussions enfiévrées. L’époque est intense. C’est la IIIᵉ République, les attentats anarchistes frappent Paris. Édouard Drumont lance son journal nationaliste et antisémite, La Libre Parole. Le scandale de l’affaire Panama fait tomber industriels et politiciens. Des membres du gouvernement français ont reçu des pots-de-vin pour garder le silence sur les difficultés financières de la Compagnie du canal de Panama, dans ce qui est considéré comme le plus grand scandale de corruption monétaire du xixᵉ siècle. Près d’un demi-milliard de francs se sont volatilisés… Dans ce biotope, Daoud est un étudiant progressiste, anticolonialiste, épris de justice, en rupture avec le vieux monde traditionaliste et conservateur qu’incarne son père. J’imagine que Daoud se passionne pour l’actualité et qu’il suit naturellement les nouvelles d’Égypte, dont il enrage qu’elle vive sous la botte anglaise. Lui, le Juif de Palestine, se projette dans cette Égypte en pleine modernisation et plus encore, dans cette Alexandrie cosmopolite.

Connaissant de l’intérieur ce monde arabe dans lequel il a grandi, il doit fulminer contre la vision méprisante et orientaliste qu’en donne Ernest Renan (1823-1892), l’une des grandes figures intellectuelles de l’époque. Quelques années plus tôt, en 1883, ce dernier assène dans une conférence qui marque les esprits pour longtemps : « Tous ceux qui ont été en Orient ou en Afrique sont frappés de ce qu’a de fatalement borné l’esprit d’un vrai croyant, de cette espèce de cercle de fer qui entoure sa tête, la rend absolument fermée à la science, incapable de rien apprendre ni de s’ouvrir à aucune idée nouvelle ».

Chaque fin de semaine, il doit courir au kiosque pour se jeter dans la lecture du Journal d’Abou Naddara. Une revue en arabe et en français, publiée à Paris mais qui circule aussi sous le manteau en Égypte, car elle est censurée par le pouvoir. C’est Le Canard enchaîné de l’époque. Daoud se régale du ton satirique, des caricatures et de l’humour décapant de cette revue qui a pour mot d’ordre « L’Égypte aux Égyptiens », le même slogan qu’avait pris Ahmed Urabi une dizaine d’années plus tôt et que Daoud fait désormais sien. Cette publication donne de l’urticaire aux autorités britanniques. Son fondateur, Yacub Sanu, est un Juif d’Égypte parmi les premiers promoteurs du nationalisme égyptien. Chassé d’Égypte et réfugié à Paris, il continue son combat pour l’indépendance de son pays sous le pseudonyme d’Abou Naddara (littéralement, « l’homme aux lunettes »). Il donne son nom de plume à sa revue hebdomadaire. Plus d’un siècle plus tard, en Syrie, en 2010, un collectif anonyme de vidéastes prendra ce même nom pour documenter la révolte contre le régime dictatorial de Bachar El-Assad.

Famille Hazan à Alexandrie. Daoud est sur la gauche. Sa mère, Dinah Hazan, la femme du grand rabbin Eliahou, est la deuxième à partir de la droite. Non daté. Photo de famille.

L’engagement nationaliste

De retour à Alexandrie en 1892, jeune avocat inscrit au barreau, Daoud fait une rencontre déterminante, celle qui changera sa vie. J’ignore dans quelles circonstances il rencontre Moustafa Kamil (1874-1908), l’un des pères de l’indépendance égyptienne. C’est une « grande amitié » qui lie les deux jeunes hommes, comme l’évoque l’annuaire israélite. Le fils du grand rabbin et le rejeton d’un ingénieur de l’armée égyptienne ont de l’énergie à revendre. Ils ont tous deux étudié le droit en France, ils ont pratiquement le même âge, ils sont francophiles et ardemment nationalistes. Moustafa – qui porte le tarbouche et la moustache – a l’engagement précoce. À 18 ans, il mène déjà un groupe de manifestants détruire les locaux du journal Al Muqattam, qui défend la présence britannique. En 1900, Moustafa Kamil fonde le journal nationaliste Al-Lewa’a, Daoud à ses côtés.

Pragmatiques, Moustafa Kamil et Daoud Hazan font feu de tout bois. Jamais à court d’idées, pleins d’énergie – ils n’ont pas 30 ans –, ils se lancent en France dans le lobbying pour l’indépendance de l’Égypte, espérant que Paris les soutiendra contre Londres. Une image ne vaut-elle pas mille mots ? En juin 1895, Moustafa Kamil distribue une affiche aux députés français sur laquelle on le voit présenter une pétition à Marianne au « Temple de la raison ». Sur l’image, Moustafa demande à Marianne de libérer l’Égypte de la férule britannique, alors que les masses miséreuses égyptiennes se tiennent derrière lui. Il affronte le lion britannique incarné par un soldat de Sa Majesté qui tient une femme à moitié nue symbolisant l’Égypte enchaînée. Moustafa et Daoud se veulent aussi stratèges. Ils espèrent que s’ils soutiennent le sultan Abdul Hamid II à la tête de l’Empire ottoman, celui-ci persuadera les Britanniques de quitter l’Égypte. Cela plaît à Istanbul : le sultan de l’Empire ottoman décerne à Moustafa le titre de pacha et à Daoud, le titre de bey, équivalent au rang de colonel de l’armée ottomane.

Dans le combat anticolonial de Daoud et de Moustafa, l’incident de Dinshaway qui éclate en 1906 est un moment clef et pas seulement pour eux. L’incident en soi est apparemment banal : contre l’avis des villageois, des officiers britanniques se livrent à une chasse aux pigeons dans la campagne égyptienne. S’ensuivent des affrontements qui se soldent notamment par la mort d’un Britannique. La répression est d’une brutalité extrême et le procès expéditif. La potence est construite à Dinshaway alors que le procès n’a pas encore eu lieu. Aucun procès-verbal n’est tenu. Les cinquante-deux accusés sont jugés en 34 minutes, soit à peine le temps de dire leur nom et guère plus. C’est une parodie de justice rendue par cinq juges, dont trois Britanniques et deux Égyptiens. L’un d’entre eux est le ministre égyptien de la Justice Boutros Pacha Ghali qui aux yeux de ses compatriotes fait figure de traître. Les juges décrètent la peine de mort pour « meurtre prémédité » – une absurdité supplémentaire – et quatre villageois sont aussitôt pendus. D’autres sont fouettés publiquement dans le village même de Dinshaway. Ce procès satisfait Londres qui pense faire un exemple, mais ulcère la société égyptienne. Dinshaway devient le symbole à la fois de la tyrannie britannique et du réveil de la conscience nationale égyptienne et le restera jusqu’à aujourd’hui.

En 1906, j’imagine que le sang de Daoud et de Moustafa ne peut que bouillir devant tant d’injustice. Ils décident d’agir. Secondé par Daoud, Moustafa Kamil crée le premier parti indépendantiste égyptien en 1907. C’est ainsi que naît le Parti national, qui exige le départ des Britanniques.

Deux mois après le premier congrès du Parti national, Moustafa Kamil décède de maladie à l’âge de 33 ans. C’est un coup terrible pour Daoud : il ne perd pas seulement un ami et un compagnon de lutte, mais bientôt sa place au sein du Parti national. Le successeur à la tête du parti est Mohamed Farid. Farid, musulman à la foi profonde, entretient une correspondance nourrie avec Lénine de 1912 à 1917. Ils sont d’accord sur la nécessité d’une alliance entre les deux révolutions auxquelles ils aspirent : la révolution prolétarienne en Europe et de libération nationale en Orient. Pour Farid, la lutte égyptienne de libération passe par la solidarité des peuples islamiques opprimés qui se révoltent contre le joug des puissances coloniales européennes. Cette vision panislamiste lui aliène l’importante minorité copte et exclut de facto le fils du grand rabbin d’Alexandrie. À l’intérieur du parti, Daoud et Ali Kamil, le frère de Moustafa, tentent de maintenir le cap idéologique d’une Égypte ouverte à ses différentes composantes nationales. C’est un échec qui doit heurter Daoud. Il a beau s’être engagé dès la première heure dans le combat anticolonial, le Parti national ne le considère désormais plus comme l’un des siens, car il n’est pas musulman. J’imagine son amertume d’être rejeté non pour ses idées, mais parce qu’il est « coupable » de ses origines. « Daoud Hazan a longtemps pris part aux intrigues du Parti national » : je comprends enfin la formule énigmatique de l’annuaire israélite, qui dit à mots couverts la défaite de mon grand-oncle au sein de la première formation politique nationaliste égyptienne qu’il a pourtant contribué à créer.

Qu’est-ce qu’une nation ?

Durant cette période, l’Égypte est en pleine fermentation intellectuelle. L’expédition de Bonaparte en Égypte a été brève – à peine trois ans de 1798 à 1801 – mais elle constitue un électrochoc pour le monde arabe. D’autant que Bonaparte est venu non seulement avec 50 000 soldats qui ont vaincu l’armée des mamelouks lors de la « guerre des Pyramides », mais il est venu accompagné aussi de 160 savants, ingénieurs, architectes, géomètres, dessinateurs, archéologues, biologistes, astronomes et artistes chargés d’étudier le pays. J’essaie de visualiser cette fantastique armada à la fois militaire et scientifique qui débarque et s’empare de l’Égypte en quelques semaines. Elle doit autant effrayer que fasciner les populations. Les chroniqueurs de l’époque comme les historiens contemporains disent la prise de conscience du monde arabe dans son retard face à la modernité européenne. L’enjeu est de taille : comment faire en sorte que les choix du présent ne viennent pas détruire l’avenir ? Chaque société connaît ses moments cruciaux lorsqu’elle doit déterminer ses orientations fondamentales : L’Égypte peut-elle prendre exemple sur l’Europe des Lumières sans se trahir ? Daoud est immergé jusqu’au cou dans ces débats sur l’identité nationale qui monopolisent les énergies.

Il a beau s’être engagé dès la première heure dans le combat anticolonial, le Parti national ne le considère désormais plus comme l’un des siens, car il n’est pas musulman. J’imagine son amertume d’être rejeté non pour ses idées, mais parce qu’il est « coupable » de ses origines.

Le vocabulaire est sujet à intense discussion. Comment traduire le mot « nation » en arabe : est-ce par la oumma islamique, la patrie, ou le peuple ? Comment concilier traditions islamiques, héritages pharaonique et arabe, aspirations nationales et modèle européen ? Cette période voit émerger une pluralité d’identités possibles – égyptienne, arabe, islamique, ottomane, socialiste, laïque et libérale – qui se concurrencent ou tentent de se combiner. Les uns plaident pour une réforme de l’islam compatible avec la modernité, tandis que d’autres prônent un retour à l’orthodoxie religieuse ou, au contraire, un sécularisme radical. C’est ce dernier courant, moderniste et libéral, qui parle à Daoud : il est résolument républicain. C’est ainsi que je le vois et je peux m’identifier à lui. Il a étudié au lycée et à l’université française, fait siens les idéaux républicains et voit dans l’universalisme des droits de l’homme une idéologie où il se reconnaît, lui, le Juif né en Palestine qui parle le ladino avec ses frères, travaille en français et en arabe, et annone quelques mots d’hébreu lorsqu’il veut faire plaisir à son rabbin de père.

Le débat sur l’identité nationale en Égypte se fait en résonance avec le bouillonnement identitaire qui agite aussi l’Europe, en particulier en France et en Allemagne. Daoud se sent sûrement plus proche de la définition de la nation telle que la voit Ernest Renan, même s’il désapprouve sa vision orientaliste du monde arabe. Renan met l’accent sur le principe spirituel de la nation basé sur « la possession d’un riche legs de souvenirs communs, le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu » à la différence des thèses essentialistes du philosophe allemand Johann Gottlieb Fichte. Fichte insiste, lui, sur la race, le sol et la langue comme ferments unificateurs de la nation. Les mots de Fichte doivent donner de l’urticaire à Daoud ; en tout cas, ils ont cet effet sur moi car il postule l’idée d’une pureté identitaire dont on sait les ravages qu’elle fait jusqu’à aujourd’hui.

Dans cette crise profonde que traverse l’Égypte à la recherche d’une synthèse entre modernité et tradition, Daoud me fait penser à Fabrice, le personnage de Stendhal dans La Chartreuse de Parme, qui se trouve sur le champ de bataille de Waterloo. Il ne voit que la poussière et la fureur, incapable de déceler la moindre vision d’ensemble. Comme nous aujourd’hui, immergés dans le présent, que peut pressentir Daoud des grands mouvements – le nationalisme, l’islamisme, le socialisme et le panarabisme – qui sont en train d’éclore et vont secouer l’Égypte tout au long du xxᵉ siècle ?

Condamné à mort

Avec le déclenchement de la Première Guerre mondiale, Londres tombe le masque et impose son protectorat, cette fois de jure, sur l’Égypte. Le sultan Mehmed V (1844-1918), souverain de l’Empire ottoman (et donc de l’Égypte), prend lui le parti de l’Allemagne. Daoud doit penser qu’enfin la roue de l’histoire tourne dans son sens. Il espère qu’une victoire ottomane débarrassera l’Égypte de la mainmise britannique. Dans le livre de Maurice Mizrahi sur les Juifs d’Égypte, je trouve le témoignage de l’exultation de Daoud à l’annonce de l’entrée en guerre de l’Empire ottoman contre la Grande-Bretagne, le 18 novembre 1918. Il est vêtu de sa robe d’avocat et plaide aux tribunaux mixtes d’Alexandrie lorsque soudainement on l’informe de cette nouvelle retentissante. Impulsif, il prononce une véhémente harangue politique face à des juges médusés par son comportement, si peu conforme aux règles du tribunal :

« Lorsque l’Empire ottoman entra en guerre aux côtés de l’Allemagne en 1914, la nouvelle parvient à la barre où Daoud Hazan plaidait. Il éclata de joie et, emporté par sa fougue nationaliste et sa haine de l’occupant, il tint des propos antibritanniques fort séditieux. Il fut arrêté et une cour martiale britannique le condamna à la peine capitale. L’intervention de personnalités importantes le sauva et il fut bientôt relâché. La violence de ses propos avait été nourrie par son nationalisme égyptien et sa haine de l’occupant.« 

Daoud voit dans l’entrée en guerre de l’Empire ottoman contre la Grande-Bretagne un immense espoir. Depuis des années il est persuadé que le sultan de Constantinople – qui l’a fait bey – sera un contrepoids à la Grande-Bretagne. Le salut et la libération de l’Égypte passent donc par Constantinople. Daoud croit encore à ce moment-là, et de toutes ses forces, en l’indépendance d’une Égypte qui serait moderne et où il aurait sa place.

Je contacte le petit-fils de Daoud et mon cousin éloigné, pour savoir s’il a des informations sur son grand-père. Il n’en a pas, mais il me met en contact avec Ginette Argy, la petite-fille de Daoud, qui vit à Londres. Elle est la seule personne vivante au sein de ma famille qui se souvienne encore de lui quand elle avait une douzaine d’années : « Nous, les enfants, nous l’aimions énormément, mais il nous faisait marcher à la baguette ». Elle se souvient exactement de ce que Daoud a vraiment dit, ce 18 novembre 1914, devant la cour : « J’emmerde le roi ! » En militant anticolonialiste, Daoud blasphème contre le roi d’Angleterre George V qui incarne la puissance occupante.

Contrairement à lui, beaucoup de Juifs d’Égypte se sont lancés dans une course aux passeports européens. Ce n’est pas le style de Daoud. Il se veut égyptien jusqu’au bout des ongles et du passeport.

Ginette se souvient que les propos de Daoud lui valent d’être jeté en prison. Joliment, Ginette ajoute : « Ma grand-mère me racontait qu’elle lui apportait à manger en prison, car il était fragile de l’estomac et très difficile question nourriture ». Ginette me dit aussi que la famille du grand rabbin d’Alexandrie, si elle ne goûte pas l’idéologie de l’un de ses fils, n’a pas laissé tomber cet « énergumène » : sa femme s’est même ruinée en versant des bakchichs à des personnalités pour qu’elles interviennent en sa faveur. Visiblement, l’investissement paie : la sentence de mort est commuée en peine de prison, d’où il sort rapidement.

Ses trois autres frères, Moïse, mon grand-père Isaac et Abramino, le benjamin, partagent avec Daoud la même étude d’avocat. Ils laissent « Daoud » être « Daoud ». Du reste, comment faire autrement ? Prudents, eux ne s’enflamment pas pour la cause nationaliste. Daoud appartient à la petite minorité de Juifs qui a rejoint très tôt la lutte indépendantiste. Il met ses actes en conformité avec ses convictions. Ginette Argi me dit qu’il renonce même à son passeport italien, transmis par un lointain ancêtre livournais, pour prendre la nationalité égyptienne. Contrairement à lui, beaucoup de Juifs d’Égypte se sont lancés dans une course aux passeports européens. Environ la moitié des Juifs d’Égypte sont Égyptiens – la déchéance de nationalité de la majorité d’entre eux interviendra des décennies plus tard – et l’autre moitié possède une nationalité étrangère. Pour beaucoup, ce passeport représente une sécurité sans forcément représenter une attache à une « mère-patrie » européenne que beaucoup n’ont jamais vue. Ce n’est pas le style de Daoud. Il se veut égyptien jusqu’au bout des ongles et du passeport.

Daoud guérillero

La fin de la Première Guerre mondiale marque le démembrement de l’Empire ottoman. En 1914, Daoud a misé sur l’Empire ottoman contre la Grande-Bretagne : il a perdu. Les temps nouveaux sont pourtant porteurs d’espoir : le président américain, Woodrow Wilson, dans un grand discours au Congrès américain, défend le droit à l’autodétermination des peuples. Pour les nationalistes égyptiens, le signal est clair : la puissance montante est de leur côté. Ils se trompent, mais qu’importe. Le combat pour l’indépendance reprend de plus belle. Daoud rejoint les rangs du nouveau parti nationaliste, le Wafd, emmené par Saad Zaghloul, un libéral franc-maçon. Commence la « révolution de 1919 » contre la mainmise de Londres. Émeutes sanglantes, grèves, sabotages : le mouvement embrasse toutes les couches de la population, hommes, femmes, étudiants, ouvriers, paysans.

Daoud s’engage corps et âme dans cette révolution. C’est le moment qu’il attend depuis si longtemps. Il n’écrit pas, mais il agit. Un article d’Al-Ahram qui commémore les quatre-vingts ans du soulèvement de 1919 héroïse Daoud : « Le révolutionnaire le plus célèbre étant David Hazan, impliqué dans des assassinats au sein d’associations clandestines ». Diable ! Des assassinats ! Qui aurait-il assassiné ? A-t-il tué de ses mains des soldats britanniques alors qu’il a près de 50 ans ? A-t-il fabriqué ou posé des bombes ? De quel service clandestin s’agit-il ? À ma grande frustration, je n’ai pas réussi à le découvrir.

L’engagement de Daoud dans la révolution de 1919 ne fait pas de doute, même si on ignore à quelles actions violentes il aurait réellement participé. L’objectif est de créer une Égypte libérale où chacun aurait sa place. Daoud Hazan est aux avant-postes de ce combat auquel l’immense majorité des Juifs adhèrent : ils apprécient Saad Zaghloul, dont le nationalisme laïque est purement égyptien, sans tendance au panarabisme ni au panislamisme. J’en trouve la preuve dans l’appel que Zaghloul lance cette même année 1919 aux étrangers résidents en Égypte, les invitant à s’intégrer pleinement dans leur patrie.

Le premier livre qui retrace l’histoire de la révolution de 1919, Al-Wafd Al-Masri, est publié en 1927. Il consacre un chapitre entier à évoquer la participation des Juifs à ce mouvement d’émancipation. Il rappelle l’initiative prise par le rabbin du Caire de collecter des procurations pour permettre à Saad Zaghloul de devenir le porte-parole des Égyptiens, jusqu’aux manifestations organisées par les Juifs contre le colonisateur, et auxquelles ce même rabbin participe. Durant ce moment clef de l’histoire égyptienne, l’intégration des Juifs n’a jamais été aussi complète au sein de la société. C’est une identité ouverte qui était en train de s’imposer pour tous les Égyptiens, au-delà de leur appartenance communautaire.

Daoud Hazan est aux avant-postes de ce combat auquel l’immense majorité des Juifs adhèrent : ils apprécient Saad Zaghloul, dont le nationalisme laïque est purement égyptien, sans tendance au panarabisme ni au panislamisme.

La répression est féroce et immédiate : les Britanniques arrêtent Zaghloul et ses plus proches camarades pour les déporter à Malte, tirent sur la foule, tuant des centaines de manifestants, proclament la loi martiale et procèdent à des arrestations massives d’étudiants, d’intellectuels et d’ouvriers, tout en cherchant à diviser les Coptes des musulmans. Daoud est sûrement profondément abattu par l’échec de la révolution de 1919 dans laquelle il a tant investi. L’échec n’est cependant pas absolu. En 1922, les Britanniques accordent à l’Égypte son autonomie formelle. La monarchie est instaurée, d’abord avec Fouad Iᵉʳ, puis avec son fils Farouk qui prend sa succession en 1936. Des Premiers ministres du Wafd ou conservateurs restent à la tête de différents gouvernements pendant trois décennies, mais c’est toujours Londres qui dirige le pays. Je vois dans cette révolution les prémices de tout ce qui aurait pu advenir : un Proche-Orient transformé pour le meilleur. Je me prends à rêver d’une histoire contrefactuelle, un monde imaginaire où Saad Zaghloul aurait conduit à bien cette révolution, donnant naissance à la démocratie libérale et multiculturelle dont rêvait Daoud. Cette révolution aurait pu créer un cercle vertueux dans le monde arabe, au lieu de la succession de dictatures auxquelles nous avons assisté. C’est douloureux de rêver.

Antisionistes contre sionistes : le père contre le fils

Les chrétiens et les Juifs d’Égypte et bientôt d’autres pays arabes voient poindre un nouveau danger qui menace de les renvoyer au statut de dhimmi auquel ils avaient échappé dès le milieu du xixᵉ siècle. En 1928, l’instituteur et prédicateur sunnite Hassan Al-Banna crée à Ismaïlia, dans le nord-est de l’Égypte, le mouvement des Frères musulmans dont naîtra en 1987 la branche palestinienne, le Hamas. Tourné vers la oumma, violemment anti-occidental, Hassan Al-Banna prône la renaissance islamique contre « l’emprise laïque occidentale » et « l’imitation aveugle du modèle européen » dans le monde arabe. En réaction au colonialisme britannique qui sévit à l’époque en Égypte, cet islam rigoriste et conservateur trouve progressivement un écho au sein de la société égyptienne. Il ne s’agit plus de moderniser l’islam mais au contraire d’islamiser la modernité.

C’est dans ce contexte que les Juifs d’Égypte doivent se positionner face à une autre idéologie qui s’affirme depuis la fin du xixᵉ siècle : le sionisme. Que penser du mouvement sioniste ? Daoud le nationaliste égyptien et son père, le grand rabbin d’Alexandrie Eliahou, doivent trancher la grande question qui divise le monde juif depuis que Theodor Herzl a publié en 1896 son livre manifeste L’État juif (ou L’État des Juifs) et organisé l’année suivante le premier congrès sioniste à Bâle. Herzl ne voit qu’une seule issue à la multiplication des pogroms en Europe de l’Est et à la montée de l’antisémitisme en France lors de l’affaire Dreyfus : il faut une patrie pour les Juifs. Herzl ne fait qu’un unique et bref voyage de neuf jours en Palestine en 1898, bien que depuis quatre ans il milite infatigablement pour que les Juifs y émigrent. Daoud et son père, eux, ont vécu à Jérusalem. Daoud y est même né. La Palestine n’a rien d’une terre mythique pour eux. Ils l’ont arpentée. Ils sont également conscients de l’antisémitisme qui se déchaîne en Europe de l’Est avec la multiplication des pogroms.

Je ne sais quel est le ton des discussions familiales sur le sujet. Je ne sais même pas si Daoud participe encore au dîner du shabbat chez son père. J’imagine des échanges tendus entre eux, car ils adoptent des positions opposées. Le grand rabbin Eliahou, en fidèle gardien de l’orthodoxie rabbinique, rejette le nationalisme juif. Pour Eliahou, la création d’un État juif avant la venue du Messie constitue une hérésie. Daoud lui rétorque en retour qu’il est fini le temps où les Juifs courbaient l’échine, qu’ils ont droit à une patrie, même si pour lui le combat national se trouve en Égypte. À ce moment, Daoud croit encore fermement à un nationalisme égyptien laïque, sinon culturellement pluraliste. Je parie que Daoud, fidèle à ses engagements, imagine également un sionisme ouvert et tolérant. Peut-être entend-il parler de l’essayiste Ahad Ha’am (1856-1927) qui renonce à l’idée d’un État juif au profit d’un foyer spirituel en Palestine, ou du philosophe Martin Buber (1878-1965) et de Judah Magnes (1877-1948), un des fondateurs de l’Université hébraïque de Jérusalem, qui défendent tous deux l’idée d’un État binational.

À Alexandrie, Daoud fait partie du petit groupe de militants progressistes aussi fervents nationalistes égyptiens que fervents sionistes. Je trouve étonnant qu’ils ne voient pas de contradiction dans leur soutien simultané à ces deux nationalismes. Ils sont tellement à contretemps de notre époque. Ce qui nous paraît aujourd’hui d’une incongruité absolue ne l’est pas à l’époque : pour eux la lutte d’indépendance des Égyptiens – à laquelle ils s’identifient – va de pair avec le combat sioniste. C’est le même appel à la liberté et à l’autodétermination des peuples qui les motive. Sont-ils conscients des droits des Palestiniens ? Daoud l’est sûrement, pour avoir vécu ses premières années à Jérusalem, mais il est sans doute loin d’imaginer le nationalisme exclusif qui se développera après la naissance de l’État d’Israël en 1948.

Le grand rabbin Eliahou, en fidèle gardien de l’orthodoxie rabbinique, rejette le nationalisme juif. Pour Eliahou, la création d’un État juif avant la venue du Messie constitue une hérésie. Daoud lui rétorque en retour qu’il est fini le temps où les Juifs courbaient l’échine, qu’ils ont droit à une patrie, même si pour lui le combat national se trouve en Égypte.

Les décennies passent, y compris le cataclysme humain de la Deuxième Guerre mondiale. J’ai finalement trouvé quelques photos de Daoud. Sur l’une d’elles, il porte un béret et un veston et ne lui manque que la baguette de pain pour que le cliché du parfait Français soit complet. Il est aux antipodes des majestueux vêtements orientaux que portait son père. Le 15 mars 1946, après avoir été condamné une fois (ou deux) à mort, Daoud Hazan s’éteint de sa belle mort à Alexandrie. Il meurt en comprenant que l’Égypte ne le considère plus comme l’un de ses fils. Dans ses papiers trouvés après sa mort, on apprendra qu’il a aidé des Juifs à immigrer en Palestine, espérant sans doute que ses idéaux d’inclusivité puissent enfin s’incarner dans cet autre nationalisme naissant, le sionisme.

Avec le développement des idées portées par les Frères musulmans, la société égyptienne affirme une identité arabo-musulmane où les Juifs et les Coptes ont de moins en moins de place. La Palestine s’enflamme dans les confrontations entre Juifs et Arabes. L’État d’Israël va bientôt naître, chassant des centaines de milliers de Palestiniens, aux antipodes des idéaux de Daoud. Ses deux engagements nationalistes ont donné naissance à deux nationalismes exclusifs. Le temps du déchirement est venu, mettant un terme à une présence juive multiséculaire dans le monde arabe. Avec la création de l’État d’Israël, l’histoire est réécrite en Égypte : le rôle de Daoud et des Juifs dans la révolution égyptienne est passé sous silence. Ils sont devenus encombrants dans une Égypte qui s’inscrit dans le monde arabo-islamique et en guerre avec le nouvel État hébreu. L’échec de la révolution de 1919, pour laquelle Daoud Hazan était prêt à donner sa vie, est profondément tragique : cette révolution a constitué une opportunité historique de créer un nationalisme égyptien ouvert qui proposait une alternative aux nationalismes étroits – juif et arabe. Ce sont ces derniers qui s’imposeront.

>>> Ce texte correspond au chapitre 2 du livre de Pierre Hazan, Les Juifs, les Arabes, ma famille et moi, paru au Editions Textuel.

Photo de Pierre Hazan

Pierre Hazan

Pierre Hazan est spécialisé sur les questions de justice internationale, d’amnistie, de réparation, de commission vérité et réconciliation. Il travaille dans la médiation des conflits armés. Il a notamment publié ‘Négocier avec le diable. La médiation dans les conflits armés’ (Textuel, 2022), ‘Du bon usage de l’amnistie dans les processus de paix’ (HD, 2020) et ‘La Paix contre la justice ?’ (AVE/GRIP, 2010).