# 265 / Edito
Détruire l’État de droit, se débarrasser de la contrainte qu’il représente pour l’exécutif : on reconnaît à cette volonté un pouvoir autoritaire, et à sa réalisation effective le point où un régime cesse d’avoir un caractère démocratique. En Israël, le projet de réforme judiciaire visant à restreindre la compétence de la Cour suprême, avait suscité d’énormes manifestations d’une durée exceptionnelle, clivant le pays, avant que le 7 octobre ne vienne le geler. La « Loi sur la peine de mort pour les terroristes » adoptée par la Knesset le 30 mars se situe dans la continuité de cette remise en cause de l’État de droit, et apparaît à cet égard comme un moment de bascule. S’il est probable que la loi sera retoquée par la Cour suprême, il est hors de doute que ce résultat sera utilisé politiquement pour attaquer la légitimité de cette institution, en la présentant comme allant contre la volonté majoritaire et son exigence de sécurité. Plus encore, l’attaque contre l’autonomie du système judiciaire est manifeste dans les implications de la loi, qui vont au-delà des effets discriminatoires dus au fait qu’elle est pensée pour s’appliquer aux Palestiniens de Cisjordanie, jugés devant des tribunaux militaires, tandis que les citoyens israéliens résidant sur le même territoire sont jugés devant des tribunaux civils. L’analyse d’Anne Rethmann, chercheuse en histoire et théorie des droits humains à l’Université hébraïque de Jérusalem, insiste sur la remise en cause du pouvoir d’appréciation des juges qui est impliquée par le fait de transformer la peine capitale en peine « par défaut », leur marge de manœuvre se réduisant à la possibilité de désactiver le « par défaut » dans des circonstances exceptionnelles. Rappelant l’histoire du rapport d’Israël à la peine de mort, et notamment le procès Eichmann, Anne Rethmann montre à quel point il s’agit là d’une inversion de la logique juridique qui annonce un glissement structurel : du droit comme système contraignant, vers sa soumission à un pouvoir se revendiquant de la volonté majoritaire. Glissement structurel où apparaît de la manière la plus nette, en même temps que la dérogation aux principes de l’Etat de droit, la rupture avec l’autre dimension sur laquelle se fonde l’Etat des juifs : faire prévaloir en son sein le point de vue minoritaire, caractéristique du peuple diasporique dont cet Etat est l’émanation historique. Pour K., les deux questions sont inséparables. Et c’est en mettant en pleine lumière la seconde qu’on se donne les moyens de rétablir la première dans ce qu’elle a de crucial.
Il existe une autre manière pour le droit de se voir détruit, et celle-ci concerne le droit international. Si cette destruction-ci finit également par profiter aux acteurs politiques qui n’ont cure des droits humains et des principes démocratiques, le processus qui la rend possible ne passe toutefois pas par la remise en cause frontale : il est d’abord autophagique. Cela se produit lorsqu’un système juridique international, louable dans les intentions qui ont présidé à son établissement, se maintient sans être en mesure de produire les effets escomptés. Le droit international devient alors un instrument rhétorique, une ressource symbolique mobilisable par les acteurs étatiques qui contreviennent le plus quotidiennement à ses principes : il se trouve graduellement évidé. Simone Rodan-Benzaquen interroge cette semaine – à l’aune de la guerre avec l’Iran pour laquelle on vient d’apprendre qu’un cessez-le-feu était en voie d’être signé – la faillite structurelle du système juridique international, et se demande à quelles conditions une architecture plus effective pourrait le remplacer.
Pierre Savy et Lisa Vapné viennent de faire paraître au Seuil Une brève histoire des croyances et préjugés antisémites. Nous en publions cette semaine les bonnes feuilles, avec un extrait –« Du Juif imaginaire au Juif inexistant » — qui interroge le paradoxe d’un emballement qui ne peut s’empêcher de produire des juifs fictionnels, comme si l’antisémite ne pouvait se passer de ceux qu’il voudrait faire disparaître.