# 255 / Edito
Il y a des événements qui, alors qu’on préférerait rester à l’écart de certaines questions, viennent nous tarauder et nous forcer à l’interrogation. Pour le philosophe Vilém Flusser, qui entretenait un rapport distant à son judaïsme et contrarié au sionisme, la guerre de Kippour incarna cette injonction à la réflexivité. Cette semaine, K. publie « La guerre juive », un texte inédit de ce penseur de la communication et de l’esthétique, retrouvé dans ses archives. Il s’agit d’un tapuscrit surprenant, où Flusser se demande si la guerre dans laquelle se trouve engagé cet État, qui a selon lui renoncé à ce qui faisait l’essence du judaïsme, ne serait pourtant pas, malgré tout, une « guerre juive ». En fond, se dessine donc une réflexion sur l’exceptionnalité du fait juif, et sur l’impossibilité de le faire rentrer dans les catégories politiques usuelles. On y reconnaîtra sans doute un geste propre à une constellation sociale datée, bien qu’il soit réactivé par certains aujourd’hui : celui de condamner le sionisme en tant que normalisation nationaliste d’un judaïsme à la vocation éthique et politique idéalisée. Mais on ne saurait pourtant nier que cette question que Flusser développe dans toute sa radicalité vient appuyer sur un point sensible du rapport des juifs de la diaspora à Israël, que le nouage entre la singularité du destin juif et la menace existentielle qui pèse sur lui ravive constamment. Le texte est accompagné d’une mise en contexte de Rainer Guldin, et d’une analyse d’Amos Morris-Reich qui en interroge l’écho avec la guerre à Gaza.
Dans un tout autre registre, celui du témoignage littéraire, nous publions un texte de Susan Daitch plongeant le lecteur dans l’excentrique monde urbain du Brooklyn juif. L’écrivaine américaine y dépeint avec talent l’impression étrange d’évoluer dans un univers stéréotypé – avec ses enseignes publicitaires pour soukkot et ses vitrines de boulangeries remplies de matzots –, mais qui résiste pourtant à toute familiarisation. Comme si, au milieu de l’affairement de la vie quotidienne, la figure de certains personnages se surimprimait en écrasant l’évidence des routines : les Lamed Vovniks.