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K. Les Juifs, l’Europe, le XXIe siècle
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# 274 / Edito

Les moralistes, hier comme aujourd’hui, s’occupent de tracer des lignes rouges, et de veiller à punir ceux qui les franchissent. Parfois, ils prétendent faire de la politique, mais, surtout, il s’agit pour eux d’une affaire de santé publique. Or, comme chacun peut le constater, le risque d’infection est désormais associé au nom d’Israël, et les recommandations des hautes autorités de salubrité morale se font chaque jour plus intransigeantes et difficiles à suivre. Parmi les nombreux cas récents de mise en quarantaine – Joann Sfar, Barbara Butch, Shie Mannor, Gérard Bensussan… –, celui du cinéaste israélien Nadav Lapid ajoute certainement à la confusion concernant les bonnes pratiques. Car, s’il ne suffit plus d’épouser la rhétorique du génocide à Gaza, de s’exiler en France pour marquer son divorce avec Israël et de consacrer sa filmographie à la critique de la société et du gouvernement israélien, pour être considéré comme fréquentable, on peut alors douter de l’efficacité de tous les gestes barrière. Pourrait alors poindre le soupçon qu’aux yeux d’aucuns, une certaine identité empêche par principe d’avoir les mains propres. Certes, ce n’est là qu’un soupçon, mais on ne saurait se défaire du sentiment que ceux qu’on met derrière un cordon sanitaire ce sont les Juifs tout court… Hasard du calendrier, nous avons reçu un texte du philosophe Gérard Bensussan peu avant qu’il soit déprogrammé d’une conférence sur le grand âge par crainte du « contexte tendu actuel » – il est vrai que certains publics sont particulièrement à risque. Il s’agit d’une réflexion brève, mais acérée, sur le degré de dégradation de la situation politique et intellectuelle à laquelle nous assistons : cela commence quand surgit l’impression diffuse que les juifs et les Israéliens, c’est au fond un peu la même chose.

Tandis que certains juifs sont retirés de l’affiche, d’autres sont panthéonisés : ainsi vont les hésitations de la conscience européenne. À l’occasion de l’entrée de Marc Bloch au Panthéon le 23 juin prochain, K. consacre ce mois-ci une série de textes à l’historien et au résistant. Pour l’inaugurer, Jean-Frédéric Schaub relit L’Étrange défaite en s’efforçant de dépoussiérer le monument pour en restituer l’actualité de sa puissance critique. En particulier, il y retrouve une pensée de la mécanique du désastre, où la défaillance des élites occupe une fonction décisive. Pour celui qui témoignait à la fois en tant qu’historien et que citoyen, le détachement intellectuel était aussi peu tenable que l’embrigadement idéologique. Alors qu’il s’agit d’honorer la mémoire de Bloch, tenons vive l’exigence de l’engagement rationaliste dans la vie démocratique qui était la sienne.

Après un podcast consacré à Georges Perec, en compagnie de Claire Zalc, Ruth Zylberman nous invite cette semaine à rencontrer Claire Buchbinder, traductrice du yiddish de De Lublin à New-York, Journal de Rivke Zilberg. Ensemble, dans ce nouveau podcast, elles nous parlent de son autrice, Kadya Molodowsky et de son roman, écrit sous la forme d’un journal tenu entre décembre 1939 et octobre 1940. Il y est question d’une jeune immigrée juive aux Etats-Unis, du yiddish comme monde perdu et vivant, mais aussi d’un moment vertigineux : celui où, depuis les rues juives de New York, la catastrophe européenne commence à se faire entendre par fragments et rumeurs…