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K. Les Juifs, l’Europe, le XXIe siècle
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# 270 / Edito

Là où la plus grande partie du judaïsme européen a été marquée par la rupture abyssale de la Shoah, les Juifs britanniques ont longtemps pu inscrire leur existence dans un récit national moins directement brisé, où l’on pouvait être à la fois pleinement juif et pleinement britannique. Cette assurance relative semble aujourd’hui vaciller. Esther Offenberg revient cette semaine sur la vague d’attaques antisémites qui a frappé le Royaume-Uni ces derniers mois : synagogue visée, ambulances de la communauté incendiées, mur mémoriel attaqué, passants juifs poignardés… Ce qui frappe, dans cette séquence, n’est pas seulement la violence. C’est l’épuisement des mots qui prétendent y répondre. « Solidarité », « tolérance », « vivre-ensemble » : le lexique officiel demeure disponible, mais il paraît désormais tourner à vide, comme si l’antisémitisme n’était reconnu qu’à condition de ne pas obliger la société britannique à se regarder dans son ensemble. A gauche, il est trop souvent dissous dans une hiérarchie des racismes où les Juifs n’occupent pas la bonne place. À droite, il est capté par des forces qui prétendent défendre les Juifs pour mieux légitimer leur propre hostilité envers d’autres minorités. Coincée entre le déni et l’instrumentalisation, la communauté juive britannique se retrouve ainsi sommée de choisir entre ceux qui ne veulent pas voir ce qui lui arrive et ceux qui veulent s’en servir. 

Pour mesurer ce qui pourrait se défaire, il faut peut-être revenir à ce qui avait été rendu possible. C‘est l’enjeu du texte que Josh Glancy consacre à Daniel Deronda, le dernier roman de George Eliot, paru en 1876 et que l’actualité de ces semaines invite à relire. Dans l’Angleterre victorienne, Eliot avait tenté quelque chose d’extraordinaire : représenter les Juifs non comme des figures allégoriques, des survivances grotesques ou des repoussoirs moraux, mais comme des êtres humains complets, porteurs d’une histoire, d’une langue, d’une mémoire, d’une aspiration nationale. Son philosémitisme ne tenait pas à une sentimentalité vague. Il reposait sur un effort d’intelligence, d’étude et d’empathie, sur l’acceptation d’une singularité juive.

Le roman de George Eliot posait notamment cette question : les Juifs peuvent-ils vivre dans une société qui les accepte non seulement comme individus assimilables, mais comme peuple porteur d’une histoire propre qui ne se laisse pas réduire aux catégories majoritaires ? C’est précisément sur ce point que les bonnes feuilles du livre de Julien Chanet qui vient de paraître (L’Incendie Universel. Le sujet de l’antisionisme à gauche, aux Editions Crise et Critique) déplacent encore la question. Si l’universalisme peut être une promesse d’émancipation, il peut aussi devenir une machine à reprocher aux Juifs leur persistance. Chanet montre comment une partie de l’antisionisme contemporain recycle, sous des formes sécularisées, un vieux motif de l’antijudaïsme chrétien : les Juifs auraient dû comprendre le sens de l’Histoire, renoncer à leur particularisme, consentir à n’être que les témoins d’un monde dépassé. Or, en retrouvant une existence politique, en faisant retour dans l’histoire sous la forme de la souveraineté, ils auraient commis une faute contre l’universel.